Pourquoi Mamie ne vient plus ? Histoire d’un silence qui fait mal
— Maman, pourquoi Mamie ne vient plus à la maison ?
La question de Camille, ma fille de six ans, me transperce comme une lame froide. Je suis dans la cuisine, les mains plongées dans l’eau savonneuse, et je sens mon cœur se serrer. Je détourne les yeux, cherchant une réponse dans les bulles qui éclatent à la surface. Paul, mon fils de neuf ans, lève les yeux de ses devoirs et attend lui aussi, silencieux, la réponse que je ne sais pas donner.
Depuis six mois, le silence s’est abattu sur notre famille comme un épais brouillard. Ma belle-mère, Françoise, n’a plus franchi le seuil de notre appartement à Nantes. Elle qui venait chaque mercredi goûter avec les enfants, qui apportait des madeleines et des histoires de son enfance à Angers, s’est effacée de notre quotidien. Les enfants ne comprennent pas. Moi non plus, à vrai dire.
Tout a commencé ce soir de janvier, lors du dîner d’anniversaire de mon mari, Antoine. Nous étions tous réunis autour de la table, la nappe blanche, les bougies, le gâteau au chocolat que Françoise avait préparé. L’ambiance était légère, jusqu’à ce que la conversation dévie sur l’éducation des enfants. Françoise, comme souvent, a glissé une remarque :
— Tu sais, Lucie, à leur âge, il faudrait leur apprendre à ranger leur chambre, sinon ils deviendront paresseux…
J’ai senti la colère monter, sourde, accumulée depuis des années. J’ai répondu, un peu trop sèchement :
— Je fais de mon mieux, Françoise. Ce n’est pas facile tous les jours, tu sais.
Antoine a tenté de détendre l’atmosphère, mais le mal était fait. Françoise s’est renfrognée, le regard dur, et n’a presque plus parlé de la soirée. Le lendemain, elle a annulé le goûter du mercredi. Puis la semaine suivante. Et la suivante encore. J’ai essayé de l’appeler, de lui envoyer des messages. Elle répondait à peine, toujours polie, mais distante : « Je suis fatiguée, Lucie. Une autre fois, peut-être. »
Au début, j’ai cru qu’elle avait besoin de temps. Mais les semaines sont devenues des mois. Antoine, lui, évite le sujet. Il dit que sa mère est têtue, qu’il faut la laisser digérer. Mais je sens qu’il m’en veut, au fond. Parfois, il me lance des regards lourds de reproches, surtout quand les enfants réclament leur mamie.
Un soir, alors que je rangeais la chambre de Camille, j’ai trouvé un dessin froissé sous son oreiller. Elle avait dessiné la famille, tous ensemble, sauf Françoise, qui était à l’écart, les bras tendus vers nous. J’ai senti les larmes me monter aux yeux. Comment expliquer à mes enfants que les adultes aussi se blessent, parfois sans le vouloir ?
J’ai grandi dans une famille où l’on criait beaucoup, mais où l’on se réconciliait vite. Ici, le silence est plus cruel que les cris. Il s’insinue partout, dans les gestes du quotidien, dans les repas pris à la va-vite, dans les anniversaires sans invités. Je me sens coupable, mais aussi en colère. Pourquoi est-ce toujours aux femmes de faire le premier pas ? Pourquoi Antoine ne prend-il pas son téléphone pour parler à sa mère ?
Un dimanche, j’ai décidé d’aller voir Françoise. J’ai pris le tram jusqu’à son appartement, un bouquet de tulipes à la main. Elle m’a ouvert, surprise, un tablier autour de la taille. L’odeur de tarte aux pommes flottait dans l’air. J’ai bafouillé :
— Bonjour Françoise… Je voulais juste prendre de tes nouvelles.
Elle m’a laissée entrer, mais la chaleur d’autrefois avait disparu. Nous avons parlé de tout et de rien, du temps, des élections municipales, de la voisine du dessus qui fait trop de bruit. Mais jamais des enfants, jamais de ce qui nous séparait. Avant de partir, j’ai tenté :
— Les enfants te réclament beaucoup, tu sais…
Elle a baissé les yeux, les mains serrées sur sa tasse de thé.
— Je ne veux pas m’imposer, Lucie. Je crois que tu as raison, c’est à toi de gérer ta famille maintenant.
Je suis rentrée chez moi le cœur lourd, la gorge serrée. J’ai raconté à Antoine, espérant qu’il réagirait, qu’il comprendrait ma détresse. Mais il s’est contenté de hausser les épaules :
— Elle est comme ça, tu sais bien. Elle reviendra quand elle sera prête.
Mais si elle ne revient jamais ? Si ce silence devient notre nouvelle normalité ?
Les enfants continuent de poser des questions. Parfois, je mens. Je dis que Mamie est occupée, qu’elle a mal au dos, qu’elle part en voyage. Mais je sens que Paul commence à douter. Il a surpris une dispute entre Antoine et moi, un soir où la tension était trop forte. Depuis, il est plus renfermé, plus triste.
Je me demande si j’aurais pu faire autrement. Si j’avais accepté les remarques de Françoise sans broncher, si j’avais été plus patiente, plus conciliante. Mais pourquoi devrais-je toujours me taire ? Pourquoi nos familles sont-elles si promptes à juger, si lentes à pardonner ?
Un soir, Camille est venue me voir, une peluche à la main. Elle m’a demandé :
— Tu crois que Mamie ne nous aime plus ?
J’ai pris ma fille dans mes bras, retenant mes larmes. Comment lui expliquer que l’amour ne suffit pas toujours à réparer les blessures ? Que parfois, les adultes se perdent dans leur orgueil, leur peur d’être rejetés ?
Je repense à ma propre mère, à nos disputes, à nos réconciliations. À ce besoin de dire les choses, même quand elles font mal. Ici, tout reste enfoui, non-dit, et le silence devient une prison.
Je voudrais crier, briser ce mur invisible. Mais je n’ai plus la force. Je me contente d’espérer, chaque mercredi, que le téléphone sonnera, que Françoise reviendra, que les enfants retrouveront leur mamie.
Et si ce silence n’était qu’une étape ? Et si, un jour, nous trouvions le courage de nous parler vraiment ?
Est-ce que vous aussi, vous avez connu ce genre de silence dans vos familles ? Comment avez-vous réussi à le briser ?