Parents à dix-sept ans : Mon combat pour ne pas sombrer

« Camille, tu crois vraiment que tu vas t’en sortir comme ça ? » La voix de ma mère résonne encore dans ma tête, sèche, tranchante, alors que je descends les escaliers de notre immeuble, mon fils Paul serré contre moi. Il pleure, je pleure, et je sens le regard des voisins qui se posent sur nous, mélange de pitié et de jugement. Je n’ai que dix-sept ans, et déjà, je porte le poids d’une vie entière sur mes épaules.

Tout a commencé un soir de septembre, dans la cour du lycée Édouard Herriot. J’étais en terminale, insouciante, amoureuse de Thomas, ce garçon aux yeux clairs qui faisait rire tout le monde. On se voyait en cachette, parce que mes parents, surtout mon père, n’aimaient pas l’idée que je sorte avec un garçon plus âgé, déjà en BTS. Mais l’amour, à cet âge, c’est une tempête. On se croyait invincibles, on se promettait de s’aimer toujours, de partir à Paris, de vivre libres.

Puis il y a eu ce retard, ce test de grossesse acheté en cachette à la pharmacie du coin, ce trait rose qui a tout changé. J’ai pleuré, j’ai ri, j’ai eu peur. Thomas, lui, a blêmi, mais il m’a serrée fort. « On va s’en sortir, Camille. Je serai là. »

Mais la réalité, c’est autre chose. Quand j’ai annoncé la nouvelle à mes parents, le monde s’est effondré. Mon père a crié, ma mère a pleuré. « Tu gâches ta vie ! Tu n’as même pas ton bac ! » J’ai supplié, j’ai promis de continuer l’école, de ne pas leur demander d’aide. Mais la honte s’est installée, froide, entre nous. Les repas sont devenus silencieux, les regards lourds de reproches. Mon père ne m’a plus adressé la parole pendant des semaines.

Thomas a essayé d’être là, mais il a vite été dépassé. Il a trouvé un petit boulot dans un fast-food, il rentrait tard, fatigué, irritable. Les disputes ont commencé. « Tu ne comprends pas, Camille, c’est trop dur ! » Moi non plus, je ne comprenais pas. Je passais mes journées à la maison, nauséeuse, seule, à regarder les autres filles de mon âge poster des photos de soirées, de vacances, de rêves. Moi, je n’avais plus de rêves, juste une peur immense.

La naissance de Paul a été un choc. J’ai cru que tout irait mieux, que l’amour maternel effacerait la fatigue, la solitude. Mais les nuits blanches, les pleurs, les couches, les rendez-vous à la PMI… J’ai vite compris que rien ne serait jamais simple. Thomas a commencé à sortir plus souvent, à rentrer de plus en plus tard. Un soir, il n’est pas rentré du tout. J’ai appelé, envoyé des messages. Silence. Le lendemain, il m’a dit qu’il avait besoin de réfléchir, qu’il ne savait plus s’il m’aimait, s’il voulait cette vie.

J’ai hurlé, pleuré, supplié. Mais il est parti. J’ai dû retourner chez mes parents, la tête basse, le cœur en miettes. Ma mère m’a accueillie, mais avec cette distance, cette froideur. Mon père, lui, n’a même pas levé les yeux de son journal. J’ai eu l’impression d’être une étrangère dans ma propre famille.

Les semaines ont passé. Je me suis battue pour finir le lycée par correspondance, entre deux biberons, deux crises de larmes. J’ai perdu mes amies, qui ne savaient plus quoi me dire. J’ai vu les regards dans la rue, les murmures : « Tu as vu, la petite Camille, enceinte à dix-sept ans… »

Un soir, alors que Paul dormait enfin, j’ai entendu mes parents se disputer dans la cuisine. « On ne peut pas continuer comme ça, elle nous étouffe, elle gâche tout ! » J’ai compris que je n’étais plus la bienvenue. J’ai pris mon fils dans mes bras, j’ai rassemblé quelques affaires, et je suis partie. J’ai marché longtemps dans les rues de Lyon, sans but, juste pour fuir ce sentiment d’échec, cette honte qui me collait à la peau.

J’ai trouvé refuge chez ma grand-mère, à Villeurbanne. Elle m’a accueillie sans un mot, juste un sourire triste et une tasse de chocolat chaud. C’est elle qui m’a aidée à tenir, à ne pas sombrer. Elle m’a raconté son histoire, comment elle aussi avait été mère trop jeune, comment elle avait survécu aux jugements, aux sacrifices. « La vie, Camille, ce n’est pas ce qu’on avait prévu. Mais tu es forte, tu vas t’en sortir. »

Petit à petit, j’ai repris pied. J’ai trouvé une assistante sociale qui m’a aidée à obtenir un logement social, une place en crèche pour Paul. J’ai repris mes études, lentement, à distance. J’ai rencontré d’autres jeunes mamans, avec les mêmes peurs, les mêmes cicatrices. On s’est soutenues, on a ri, pleuré ensemble.

Mais la blessure est là, toujours. Thomas ne donne plus de nouvelles. Mes parents m’appellent parfois, mais la conversation tourne vite court. « Tu as pensé à reprendre la fac ? Tu ne devrais pas chercher un vrai travail ? » Ils ne comprennent pas que chaque jour est déjà une victoire.

Je regarde Paul dormir, son visage paisible, et je me demande si un jour, il me reprochera de lui avoir donné cette vie. Si un jour, je pourrai lui dire que j’ai fait de mon mieux, même si j’ai tout raté. Est-ce que l’amour suffit pour réparer les erreurs ? Est-ce que la société changera un jour son regard sur nous, les mères trop jeunes, les familles éclatées ?

Et vous, à ma place, qu’auriez-vous fait ? Est-ce que vous auriez eu le courage de tout affronter, ou seriez-vous partis, vous aussi ?