Ne fais pas ça pour ton fils – L’histoire de Claire à Lyon
« Tu ne fais pas ça pour mon fils, Claire. Tu le fais pour toi. » Les mots de Marc claquent dans la cuisine, entre la casserole de soupe qui déborde et le silence pesant de la fin de journée. Je serre la louche si fort que mes jointures blanchissent. Paul, son fils de dix ans, s’est enfermé dans sa chambre dès qu’il est rentré de l’école. Comme chaque soir depuis des mois.
Je me demande, en fixant la porte close du couloir, comment j’en suis arrivée là. J’ai grandi à Villeurbanne, fille unique d’un couple d’instituteurs. Chez nous, tout était question de mérite et d’effort. « Sois la meilleure, Claire. Ne déçois pas. » J’ai appris à sourire même quand j’avais envie de pleurer, à dire oui même quand tout en moi criait non.
Quand j’ai rencontré Marc, il y a trois ans sur les quais du Rhône, il m’a semblé différent. Il riait fort, il parlait vite, il avait ce regard franc qui me donnait envie de croire en l’amour. Il venait de divorcer, il avait la garde alternée de Paul. « Il est un peu sauvage, tu verras », m’avait-il prévenue. Mais je n’avais pas peur. J’étais prête à aimer ce garçon comme s’il était le mien.
La première fois que Paul est venu dormir chez nous, il a refusé de manger ce que j’avais préparé. Il a passé le repas à fixer son assiette, sans un mot. Marc a haussé les épaules : « Il s’habituera. » Mais il ne s’est jamais habitué. Les mois ont passé, et chaque mercredi soir, chaque week-end pair, je me retrouvais face à ce mur invisible entre Paul et moi.
J’ai tout essayé : les gâteaux au chocolat, les jeux de société, les sorties au parc de la Tête d’Or. Rien n’y faisait. Il me répondait par monosyllabes ou par des silences plus lourds que des insultes. Parfois, je surprenais son regard posé sur moi, méfiant, presque hostile.
Un soir d’hiver, alors que Marc était en déplacement à Paris, Paul s’est réveillé en pleine nuit en hurlant. Je me suis précipitée dans sa chambre : il avait fait un cauchemar. Je me suis assise au bord du lit, j’ai voulu le prendre dans mes bras. Il s’est recroquevillé contre le mur et a crié : « Je veux ma maman ! » J’ai senti mon cœur se briser en mille morceaux.
Le lendemain matin, j’ai appelé ma mère en larmes. Elle m’a dit : « Tu ne peux pas forcer quelqu’un à t’aimer, Claire. Même un enfant. Surtout un enfant. » Mais comment faire quand on aime quelqu’un qui ne veut pas de vous ?
Marc, lui, semblait flotter au-dessus de tout ça. Il disait que ça passerait, qu’il fallait du temps. Mais le temps passait et rien ne changeait. Pire : je sentais que Marc commençait à m’en vouloir de ne pas réussir à créer ce lien avec son fils.
Un dimanche matin, alors que je préparais des crêpes – la spécialité préférée de Paul – il est entré dans la cuisine sans un mot et a jeté son bol par terre. Le lait s’est répandu sur le carrelage comme une flaque d’échec. J’ai crié : « Pourquoi tu fais ça ? Qu’est-ce que je t’ai fait ? » Il m’a regardée droit dans les yeux et a murmuré : « Tu n’es pas ma mère. Tu ne seras jamais ma mère. »
Marc est arrivé en courant, alerté par le bruit. Il a pris Paul dans ses bras et m’a lancé ce regard que je n’oublierai jamais – un mélange de reproche et de lassitude. Plus tard, il m’a dit : « Tu dois arrêter d’essayer si fort. Tu ne fais pas ça pour lui, tu fais ça pour toi. Pour te prouver que tu es capable d’aimer l’enfant d’une autre femme. Mais ce n’est pas comme ça que ça marche. »
J’ai passé la nuit suivante à tourner en rond dans notre petit appartement du 7e arrondissement. Je me suis revue enfant, cherchant l’approbation de mes parents à chaque bulletin scolaire, à chaque compétition de natation. J’ai compris que j’étais prisonnière du même schéma – vouloir être aimée à tout prix, quitte à m’oublier moi-même.
Le lendemain matin, j’ai pris une décision difficile : j’ai proposé à Marc qu’on fasse une pause. « Je t’aime, mais je ne peux plus continuer comme ça. Je me perds et je vous perds tous les deux. Peut-être qu’il faut accepter que certaines frontières ne se franchissent jamais… »
Marc a pleuré – la première fois que je le voyais pleurer depuis notre rencontre. Paul est resté enfermé dans sa chambre toute la journée.
Aujourd’hui, cela fait six mois que j’ai quitté l’appartement de la rue Chevreul. Je vis seule dans un studio sous les toits près de la place Bellecour. Parfois, je croise Marc au marché Saint-Antoine. On se sourit tristement.
Je pense souvent à Paul. À ce garçon qui n’a jamais voulu de moi dans sa vie – ou peut-être que c’est moi qui n’ai pas su trouver la clé de son cœur.
Est-ce qu’on peut vraiment aimer quelqu’un qui reste toujours un étranger ? Ou bien faut-il apprendre à s’aimer soi-même avant d’espérer être acceptée par les autres ? Qu’en pensez-vous ?