Maternité : Facture ou Amour ?

« Tu sais, maman, tu aurais pu faire un effort. » La voix de Camille résonne encore dans ma tête, froide, tranchante, alors que la fête battait son plein autour de nous. Les rires, la musique, les verres qui s’entrechoquent, tout s’est soudain effacé derrière cette phrase. Je me suis figée, mon enveloppe à la main, celle que j’avais glissée discrètement dans la boîte à cadeaux, pensant avoir fait ce qu’il fallait. Mais pour ma fille, ce n’était pas assez.

Je n’ai pas su quoi répondre. J’ai regardé Camille, dans sa robe blanche, les yeux brillants, mais pas de bonheur. De colère, de déception. J’ai senti mon cœur se serrer, une douleur sourde, presque physique. Comment en étions-nous arrivées là ?

Je me souviens de la veille, dans la cuisine, avec mon mari, Jean. Nous avions compté nos économies, hésité, calculé. La vie n’est pas facile depuis que Jean a perdu son emploi à l’usine de Saint-Étienne. Je travaille encore à la mairie, mais mon salaire ne suffit plus à couvrir toutes les dépenses. Pourtant, pour Camille, nous voulions faire un geste. Nous avons mis 500 euros dans l’enveloppe, en espérant que cela lui ferait plaisir, qu’elle comprendrait l’effort. Mais visiblement, ce n’était pas le cas.

« Les parents de Thomas ont donné 2 000 euros, tu sais ? » a-t-elle ajouté, plus tard, dans un coin du jardin, loin des invités. J’ai senti la honte monter en moi, une honte que je n’avais jamais connue. J’ai voulu lui expliquer, lui dire que l’amour ne se mesure pas en billets, que nous avons toujours tout donné pour elle, même quand nous n’avions rien. Mais les mots sont restés coincés dans ma gorge.

Jean, lui, n’a rien dit. Il s’est contenté de serrer les poings, le regard dur. Je sais qu’il s’en veut, qu’il se sent diminué depuis qu’il ne travaille plus. Pour lui, ce mariage était l’occasion de montrer que, malgré tout, nous restions une famille unie, digne. Mais la remarque de Camille l’a blessé plus que tout.

Le lendemain, la maison était silencieuse. Camille et Thomas étaient partis en voyage de noces. Je me suis assise dans la chambre de Camille, entourée de ses souvenirs d’enfance : ses dessins, ses peluches, ses livres. J’ai repensé à toutes ces années, à ses anniversaires où nous faisions des gâteaux maison, faute de pouvoir lui offrir des cadeaux coûteux. Elle riait, elle sautait dans mes bras, heureuse d’un simple ballon ou d’une promenade au parc. Quand est-ce que tout a changé ?

J’ai appelé ma sœur, Sophie, pour lui parler. Elle m’a écoutée en silence, puis elle a soupiré : « Tu sais, aujourd’hui, tout tourne autour de l’argent. Les jeunes veulent tout, tout de suite. Mais ça ne veut pas dire qu’ils ne t’aiment pas. » Je n’en suis pas si sûre. Depuis ce soir-là, je sens une distance entre Camille et moi, comme un mur invisible.

Les semaines ont passé. Camille m’a appelée, mais nos conversations sont devenues superficielles. Elle me parle de son travail à Lyon, de ses projets avec Thomas, mais jamais de ce qui s’est passé. Je sens qu’elle m’en veut encore, même si elle ne le dit pas. Jean, lui, refuse d’en parler. Il s’enferme dans le jardin, passe ses journées à bricoler, à éviter le sujet.

Un dimanche, alors que je préparais le déjeuner, Camille a débarqué à l’improviste. Elle avait l’air fatiguée, les traits tirés. Je lui ai servi un café, espérant que ce moment nous rapprocherait. Mais très vite, la conversation a dérapé.

— Tu sais, maman, Thomas pense aussi que vous auriez pu faire un effort. C’est un peu humiliant, tu comprends ?

J’ai posé ma tasse, les mains tremblantes. J’ai senti la colère monter, mêlée à une tristesse profonde.

— Camille, tu crois vraiment que l’amour d’une mère se mesure à la somme qu’elle met dans une enveloppe ? Tu crois que j’ai moins de valeur parce que je ne peux pas t’offrir plus ?

Elle a baissé les yeux, gênée. Mais elle n’a rien répondu. Le silence s’est installé, lourd, pesant.

Après son départ, j’ai pleuré. Pour la première fois depuis longtemps, j’ai pleuré comme une enfant. J’ai repensé à ma propre mère, à ses sacrifices, à tout ce qu’elle m’a transmis. Jamais je ne lui aurais reproché de ne pas m’avoir offert assez. Est-ce la société qui a changé, ou est-ce moi qui n’ai pas su transmettre les bonnes valeurs ?

Quelques jours plus tard, j’ai reçu une lettre de Camille. Elle s’excusait, maladroitement. Elle disait qu’elle avait été stressée par le mariage, qu’elle ne voulait pas me blesser. Mais entre les lignes, je sentais que la blessure restait ouverte.

Aujourd’hui, je me demande si nous pourrons un jour retrouver cette complicité, cette tendresse d’autrefois. J’aimerais lui dire que je l’aime, que je l’aimerai toujours, peu importe l’argent, peu importe les cadeaux. Mais j’ai peur. Peur qu’elle ne comprenne pas, peur que le fossé se creuse encore.

Parfois, je me demande : qu’est-ce qui compte vraiment dans une famille ? L’amour ou l’argent ? Peut-on encore croire que l’essentiel ne s’achète pas ? Et vous, qu’en pensez-vous ?