Mariage sous Pression : Quand l’Amour n’était pas au Rendez-vous
« Tu vas assumer, Julien. » La voix de mon père résonne encore dans ma tête, sèche et sans appel. Je me souviens de ce soir d’octobre, dans la cuisine froide de notre maison à Saint-Étienne. Ma mère pleurait en silence, le visage caché dans ses mains. Camille était assise en face de moi, les yeux rouges, le ventre à peine arrondi sous son pull gris. Nous n’étions que deux étrangers liés par une erreur, et pourtant, tout le monde autour de nous semblait déjà écrire notre avenir.
Je n’ai jamais aimé Camille. Nous nous sommes rencontrés à l’anniversaire de Paul, un ami commun. On a ri, bu un peu trop de vin, puis la nuit s’est terminée dans sa petite chambre mansardée. Je n’y ai plus pensé après. Mais trois mois plus tard, elle m’a appelé d’une voix tremblante : « Julien… je suis enceinte. »
Le mot a claqué comme un coup de tonnerre. J’avais 26 ans, un boulot précaire dans une agence immobilière, des rêves de voyages et de liberté. Camille travaillait à la boulangerie du coin, elle vivait encore chez ses parents. Nous n’avions rien en commun, sauf cette vie qui grandissait en elle.
Nos familles se sont rencontrées dans le salon des parents de Camille. Son père, moustachu et bourru, a posé la question que tout le monde redoutait : « Alors, qu’est-ce qu’on fait ? » Ma mère a proposé le mariage comme une évidence. « On ne va pas laisser cet enfant sans père ! »
J’ai voulu protester, dire que je n’étais pas prêt, que je ne voulais pas me marier sans amour. Mais le regard de mon père m’a cloué sur place. « Chez nous, on assume ses responsabilités. »
Le mariage a été organisé en deux mois. Une cérémonie simple à la mairie, un repas au restaurant du village. Je me souviens du sourire forcé de Camille sur les photos, de la gêne palpable entre nous pendant la valse d’ouverture. Les invités chuchotaient : « Ils n’ont pas l’air heureux… »
La vie à deux a commencé dans un petit appartement au-dessus de la boulangerie. Les premiers mois ont été un enfer silencieux. Camille pleurait souvent la nuit ; moi, je rentrais tard pour éviter les conversations gênantes. Un soir, elle a éclaté :
— Tu regrettes, hein ?
— Je ne sais pas… Et toi ?
— J’aurais préféré qu’on ait le choix.
Le bébé est arrivé en avril, une petite fille que nous avons appelée Louise. Quand je l’ai prise dans mes bras pour la première fois, j’ai senti quelque chose se fissurer en moi. Peut-être de l’amour, ou juste la peur d’être un mauvais père.
Mais rien ne s’est arrangé avec Camille. Nous étions deux colocataires qui partageaient un enfant. Les disputes éclataient pour un rien : le linge pas étendu, les factures impayées, les nuits blanches à cause des pleurs de Louise.
Un soir d’été, alors que Louise dormait enfin, Camille m’a dit :
— Tu crois qu’on va y arriver ?
— Je ne sais pas… On fait ce qu’on peut.
— J’ai l’impression d’étouffer ici.
J’ai compris qu’elle pensait à partir. Moi aussi parfois j’y pensais : tout quitter, recommencer ailleurs. Mais il y avait Louise…
Nos parents venaient souvent nous voir, apportant des plats cuisinés et des conseils non sollicités. Ma mère me répétait : « Tu verras, l’amour viendra avec le temps. » Mais chaque jour qui passait creusait un peu plus le fossé entre Camille et moi.
Un dimanche après-midi, alors que nous étions invités chez ses parents pour déjeuner, la tension est montée d’un cran. Son père a lancé devant tout le monde :
— Vous pourriez faire un effort au moins devant la petite !
J’ai explosé :
— Vous croyez que c’est facile ? On ne s’est jamais aimés ! On fait juste semblant pour vous !
Le silence est tombé comme une chape de plomb. Camille a fondu en larmes et s’est réfugiée dans la chambre d’enfance qu’elle n’avait jamais vraiment quittée.
Après ce jour-là, quelque chose a changé entre nous. Nous avons arrêté de faire semblant. Nous avons parlé franchement pour la première fois depuis des mois :
— On ne peut pas continuer comme ça…
— Non… Mais on ne peut pas non plus abandonner Louise.
Nous avons décidé de rester ensemble pour elle, mais en acceptant que notre couple ne serait jamais une histoire d’amour. Nous avons trouvé un équilibre fragile : chacun sa chambre, des moments partagés avec Louise, et le reste du temps à essayer de se reconstruire chacun de son côté.
Les années ont passé. Louise a grandi entre deux parents qui s’entendaient mieux en amis qu’en amoureux. Parfois je me demande si elle ressent ce manque d’amour entre nous. Parfois je me dis qu’on aurait dû avoir le courage de tout arrêter plus tôt.
Aujourd’hui encore, quand je croise des couples heureux dans la rue, je ressens une pointe d’amertume mêlée à la fierté d’avoir tenu bon pour ma fille.
Est-ce que j’ai fait le bon choix ? Peut-on vraiment construire une famille sans amour ? Ou bien avons-nous sacrifié notre bonheur sur l’autel des traditions ? Qu’en pensez-vous ?