« Maman, s’il te plaît, aide-moi ! » – Seule avec trois enfants dans la réalité française

« Maman, s’il te plaît, aide-moi ! » Ma voix tremble, presque étranglée par la fatigue et la colère. Je suis debout dans la cuisine, le téléphone serré contre mon oreille, tandis que les cris de Paul et de Lucie résonnent dans le salon. Ma mère soupire à l’autre bout du fil, sa voix glaciale : « Claire, tu sais bien que j’ai mes propres problèmes. Je ne peux pas venir tous les jours. »

Je raccroche, les larmes aux yeux. Depuis la mort de Julien, mon mari, il y a huit mois dans cet accident absurde sur l’A6, je me bats seule. Trois enfants : Paul, six ans, qui fait encore des cauchemars la nuit ; Lucie, quatre ans, qui réclame son père à chaque repas ; et la petite Élise, à peine dix-huit mois, qui ne connaîtra jamais le sourire de son papa. Je suis seule. Seule face à la paperasse, aux factures qui s’accumulent sur la table, aux courses à faire avec trois enfants fatigués qui pleurent dans les rayons du Carrefour Market du quartier.

Ce matin encore, j’ai failli arriver en retard à mon poste de caissière. La directrice, Madame Lefèvre, m’a lancé ce regard plein de reproches : « Claire, il faut que tu sois plus ponctuelle. » Je n’ai pas eu le courage de lui expliquer que Lucie avait fait une crise parce qu’elle ne voulait pas mettre ses chaussures roses, que Paul avait perdu son cartable et qu’Élise avait renversé son biberon sur ma seule chemise propre. J’ai juste baissé la tête et murmuré un « désolée ».

Le soir, une fois les enfants couchés, je m’effondre sur le canapé. Je pense à Julien. À sa voix rassurante, à ses bras autour de moi. Je me demande comment il aurait fait, lui. Peut-être aurait-il trouvé les mots pour convaincre ma mère de nous aider. Peut-être aurait-il su garder le sourire devant les difficultés. Moi, je n’y arrive plus.

Un soir, alors que je ramasse les jouets éparpillés dans le salon, Paul s’approche timidement :
— Maman, pourquoi mamie ne vient plus ?
Je m’accroupis pour être à sa hauteur. Je voudrais lui dire la vérité : que mamie ne supporte pas la tristesse de cette maison, qu’elle préfère s’occuper de son jardin et de ses chats plutôt que de ses petits-enfants orphelins de père. Mais je me contente d’un mensonge doux :
— Mamie est fatiguée, mon cœur. Mais elle pense très fort à vous.

La vérité, c’est que ma mère n’a jamais accepté Julien. Elle disait qu’il n’était pas « assez bien » pour moi, qu’il n’avait pas d’avenir. Aujourd’hui, elle me reproche presque d’être restée avec lui. « Tu vois où ça t’a menée ? » a-t-elle lâché un jour, sans pitié. Depuis, chaque appel est une épreuve. Je me sens jugée, coupable d’avoir aimé un homme simple et honnête.

Les semaines passent et la fatigue devient une compagne silencieuse. Je dors mal, je mange peu. Parfois, je me surprends à crier sur les enfants pour un rien. Puis je m’en veux terriblement. Un soir, Lucie éclate en sanglots parce que je lui ai interdit de regarder son dessin animé préféré. Je m’agenouille devant elle, je la serre contre moi :
— Pardon, ma chérie… Maman est fatiguée.

Un jour de pluie, alors que je sors Élise de la crèche sous une averse battante, je croise Madame Lefèvre sur le trottoir. Elle me regarde d’un air gêné :
— Claire… Vous tenez le coup ?
Je sens mes yeux se remplir de larmes. Je voudrais lui dire non, que je n’en peux plus, que je suis au bord du gouffre. Mais je souris faiblement :
— Oui, ça va…

Le soir même, je reçois un mail du collège : Paul a eu une altercation avec un camarade. Il a frappé un autre enfant qui s’est moqué de lui parce qu’il n’a « plus de papa ». Je m’effondre. Je me sens responsable de tout ce malheur.

Je décide alors d’aller voir une assistante sociale. Dans son bureau impersonnel de la mairie, elle m’écoute sans juger. Elle me propose une aide pour la garde des enfants, un soutien psychologique pour Paul et Lucie. Pour la première fois depuis des mois, j’ai l’impression d’être entendue.

Mais le chemin reste long. Ma mère ne change pas d’avis. Elle refuse toujours de venir garder les enfants, même pour une heure. Un dimanche après-midi, je tente une dernière fois :
— Maman, j’ai besoin de toi… Juste une heure pour aller chez le médecin…
Elle soupire :
— Claire, tu dois apprendre à te débrouiller seule. On ne peut pas toujours compter sur les autres.

Je raccroche sans un mot. Je me sens trahie par celle qui aurait dû être mon soutien le plus solide. Mais je me relève. Pour mes enfants. Pour moi.

Aujourd’hui encore, je me bats chaque jour contre la solitude et la fatigue. Mais j’ai compris une chose : il faut parfois accepter de demander de l’aide ailleurs que dans sa propre famille. Et surtout, il faut cesser de culpabiliser d’être humaine.

Est-ce que d’autres mères vivent la même chose que moi ? Jusqu’où peut-on tenir quand on se sent abandonnée par sa propre famille ?