« Maman, pourquoi j’ai mal partout ? » – Le combat d’une mère pour sa fille et la vérité

« Maman, pourquoi j’ai mal partout ? »

La voix de Camille résonne encore dans ma tête, aiguë, brisée, alors que je la portais en courant dans les escaliers de notre immeuble à Lyon. Son petit corps tremblait, ses yeux cherchaient les miens, implorants. J’ai crié : « Paul ! Appelle une ambulance ! » Mon mari est apparu, pâle comme un linge, le téléphone déjà à l’oreille. Les minutes se sont étirées, interminables, alors que je sentais le souffle de Camille faiblir contre ma poitrine.

À l’hôpital Édouard-Herriot, tout s’est enchaîné trop vite. Les blouses blanches, les questions précises : « Elle a mangé quelque chose d’inhabituel ? Des médicaments à la maison ? » Je répondais mécaniquement, mais au fond de moi, une peur sourde grandissait. Paul serrait ma main, mais je sentais déjà la distance entre nous. Depuis des mois, il était ailleurs, absorbé par son travail et ses silences.

Camille a été emmenée en réanimation. Je suis restée seule dans le couloir, le cœur battant à tout rompre. Ma mère, Françoise, est arrivée en courant. Elle m’a prise dans ses bras, mais son regard fuyait le mien. « Tu crois qu’elle va s’en sortir ? » ai-je murmuré. Elle n’a pas répondu. J’ai senti une tension étrange, comme si un secret flottait entre nous.

Les médecins sont venus : « Nous suspectons une intoxication. Savez-vous si Camille a pu avoir accès à des produits dangereux ? »

J’ai secoué la tête. Rien ne me venait à l’esprit. Pourtant, un doute s’est insinué : et si quelque chose m’échappait ?

Paul s’est levé brusquement : « Ce n’est pas possible ! On fait attention à tout ! »

Mais je voyais bien qu’il évitait mon regard. Une dispute a éclaté dans ce couloir glacé.

— Tu me caches quelque chose ?
— Non ! Mais toi ? Tu passes ton temps avec ta mère, tu crois qu’elle ne pourrait pas…

J’ai reculé, choquée par ses mots. Ma mère ? Impossible… Et pourtant, une image m’est revenue : Camille jouant dans le jardin chez mes parents, la veille. Ma mère lui avait donné un jus d’orange. Rien d’anormal… ou peut-être que si ?

Les heures ont passé. J’ai fouillé chaque recoin de ma mémoire. J’ai appelé mon frère, Antoine : « Tu te souviens si maman a déjà eu des médicaments bizarres à la maison ? » Il a hésité : « Tu sais bien qu’elle prend des trucs pour ses nerfs… »

Le lendemain matin, le médecin est venu nous voir : « Nous avons trouvé des traces de barbituriques dans le sang de Camille. »

J’ai senti mes jambes flancher.

Paul s’est tourné vers moi : « C’est ta mère ! Elle a dû confondre ses pilules… »

Je me suis précipitée chez mes parents. Ma mère était assise dans la cuisine, les mains crispées sur sa tasse de café.

— Maman… Dis-moi la vérité. Qu’est-ce que tu as donné à Camille hier ?

Elle a blêmi.

— Je… Je ne voulais pas… J’étais fatiguée… J’ai confondu les boîtes…

J’ai éclaté en sanglots. Comment avais-je pu ne pas voir que ma propre mère allait si mal ? Depuis la mort de mon père l’an dernier, elle s’était repliée sur elle-même. Je m’étais contentée de l’aider pour les courses et les papiers, sans jamais lui demander comment elle allait vraiment.

À l’hôpital, Camille s’est réveillée deux jours plus tard. Son premier mot a été « Maman ». J’ai fondu en larmes en la serrant contre moi.

Mais rien n’était réglé.

Paul ne me parlait plus que par monosyllabes. Il m’en voulait – à moi, à ma mère, à tout le monde. Un soir, il a claqué la porte : « Je vais dormir chez un collègue. »

J’ai passé la nuit à tourner en rond dans l’appartement silencieux. J’ai relu les messages de Paul sur mon téléphone – froids, distants depuis des mois. J’ai compris que ce drame n’était que le révélateur d’un malaise plus profond.

Quelques jours plus tard, j’ai emmené Camille chez ma mère pour parler. Françoise a pris sa petite-fille dans ses bras et s’est excusée en pleurant.

— Je suis désolée, ma chérie… Mamie est fatiguée parfois…

Camille l’a regardée longuement avant de dire : « C’est pas grave mamie… Mais faut pas recommencer. »

J’ai décidé d’aider ma mère à consulter un médecin pour sa dépression. J’ai aussi proposé à Paul qu’on voit un conseiller conjugal.

Mais il a refusé : « Je ne peux plus vivre comme ça. »

Il est parti quelques semaines plus tard.

Aujourd’hui, je vis seule avec Camille dans notre appartement lyonnais. Ma mère va mieux – elle suit un traitement adapté et nous nous voyons souvent. Antoine vient dîner le dimanche avec ses enfants.

Mais parfois, la nuit, je repense à cette question de Camille : « Maman, pourquoi j’ai mal partout ? » Et je me demande : combien de familles vivent avec des secrets ou des douleurs qu’on n’ose pas nommer ? Est-ce qu’on peut vraiment protéger ceux qu’on aime de tout ce qui nous échappe ?