Ma mère refuse de garder mes enfants : le combat d’une mère célibataire à Lyon

« Tu ne peux pas toujours compter sur moi, Claire. J’ai déjà assez donné. »

La voix de ma mère résonne encore dans la cuisine, froide et tranchante comme un couteau. Je serre la poignée de la porte, les larmes me montent aux yeux, mais je refuse de pleurer devant elle. Mes enfants, Lucie, Paul et Camille, m’attendent dans le salon, inconscients du drame qui se joue à quelques mètres d’eux. Depuis la mort de François, il y a un an, tout s’est effondré. Mon monde, ma sécurité, mes repères. Et maintenant, même ma propre mère me tourne le dos.

Je me revois encore, ce matin-là, debout devant la tombe fraîche de mon mari au cimetière de Loyasse. Les mains glacées, le cœur en miettes. Les enfants ne comprenaient pas vraiment ce qui se passait. Lucie, l’aînée, serrait fort ma main ; Paul pleurait en silence ; Camille, la plus petite, demandait quand papa allait rentrer à la maison. Depuis ce jour, je n’ai plus eu le droit de flancher. Mais comment tenir debout quand tout s’écroule ?

Je travaille comme caissière dans un supermarché du 7ème arrondissement. Les horaires sont impossibles à concilier avec la sortie de l’école. J’ai supplié ma mère de venir chercher les enfants deux fois par semaine. Elle a refusé net : « Je ne suis pas ta nounou ! » J’ai eu envie de hurler. Où est passée la solidarité familiale ? N’est-ce pas normal d’aider sa fille quand elle est au bord du gouffre ?

Le soir, quand j’éteins la lumière dans la chambre des enfants, je m’effondre sur le canapé. Je pense à toutes ces femmes qui semblent tout gérer avec le sourire. Moi, je suis épuisée. Je culpabilise de ne pas pouvoir offrir mieux à mes enfants : des vêtements neufs, des vacances à la mer, même un simple goûter d’anniversaire avec des copains. Paul m’a demandé pourquoi il n’avait jamais de PlayStation comme ses amis. J’ai menti : « On préfère lire des livres ici… » Mais la vérité, c’est que chaque centime compte.

Un soir d’hiver, alors que je rentrais du travail sous la pluie battante, j’ai trouvé Lucie en larmes devant la porte. Ma mère avait oublié de venir la chercher à l’étude. J’ai senti une colère sourde monter en moi. J’ai appelé ma mère :

— Maman, tu avais promis…
— Je ne suis pas ta bonne ! Tu dois apprendre à te débrouiller.

J’ai raccroché sans répondre. Comment peut-elle être si dure ? Elle qui m’a élevée seule après le départ de mon père… Peut-être qu’elle veut que je sois forte comme elle l’a été ? Mais moi, je n’en peux plus d’être forte.

Les voisins commencent à chuchoter : « La pauvre Claire… Elle ne s’en sortira jamais toute seule… » Parfois, j’ai envie de disparaître. Mais quand je regarde mes enfants dormir, je me promets de ne jamais abandonner.

Un samedi matin, alors que je faisais la queue à la Croix-Rouge pour récupérer un colis alimentaire, j’ai croisé Sandrine, une ancienne camarade du lycée. Elle m’a prise dans ses bras sans rien dire. Ce geste simple m’a bouleversée. Elle m’a proposé de garder les enfants une fois par semaine pour que je puisse souffler un peu. J’ai pleuré dans ses bras comme une enfant.

Grâce à Sandrine, j’ai pu reprendre des petits boulots de ménage le week-end. Ça ne paie pas beaucoup, mais c’est toujours ça de pris. Les enfants commencent à comprendre que leur vie n’est pas comme celle des autres. Lucie aide beaucoup à la maison ; Paul fait des efforts à l’école ; Camille dessine des soleils sur tous les murs pour « chasser les nuages ».

Mais la blessure avec ma mère reste béante. Un dimanche après-midi, j’ai pris mon courage à deux mains et je suis allée chez elle avec les enfants. J’espérais une réconciliation, un geste d’amour maternel. Au lieu de ça, elle a gardé ses distances :

— Tu as choisi ta vie, Claire. Moi aussi j’ai droit à la paix.

Lucie a baissé les yeux ; Paul a serré ma main ; Camille a demandé si mamie était fâchée contre nous.

Sur le chemin du retour, j’ai senti une rage froide m’envahir. Pourquoi faut-il que ce soit si difficile ? Pourquoi certaines familles se soutiennent-elles alors que d’autres se déchirent ?

Aujourd’hui encore, je me bats chaque jour pour mes enfants. Je rêve d’un avenir où ils n’auront pas à choisir entre amour et survie. Où ils pourront compter sur leur famille sans avoir peur d’être un fardeau.

Parfois je me demande : est-ce que j’aurais pu faire autrement ? Est-ce que c’est moi qui ai échoué ou est-ce notre société qui oublie les plus fragiles ? Et vous, qu’auriez-vous fait à ma place ?