Ma fille veut revenir à la maison : accepterai-je vraiment toute sa famille ?
« Maman, je t’en supplie… » La voix d’Élodie tremble au téléphone, et je sens déjà la tempête qui s’annonce. Il est 22h30, la pluie martèle les vitres de mon petit appartement à Nantes. Je serre le combiné, le cœur battant. « On n’a plus nulle part où aller. Est-ce qu’on peut venir chez toi ? »
Je ferme les yeux. Je revois Élodie, à dix-sept ans, valise à la main, quittant la maison pour suivre Thomas. J’avais supplié, crié, pleuré. Rien n’y avait fait. Et maintenant, huit ans plus tard, elle revient. Mais pas seule : avec Manon, ma petite-fille de cinq ans, et Thomas…
« Toi et Manon, bien sûr. Mais Thomas… non. »
Un silence glacial s’installe. Je l’entends sangloter doucement. « Maman… il a changé, tu sais. Il fait des efforts… »
Je serre les dents. Je me souviens de ses cris dans mon salon, de ses promesses non tenues, de l’argent qu’il me devait encore. Je me souviens surtout du regard d’Élodie, éteint, chaque fois qu’il rentrait tard, imbibé d’alcool.
« Je suis désolée, Élodie. Je ne peux pas. Je ne veux plus revivre ça. »
Le lendemain matin, elles arrivent sous la pluie, trempées jusqu’aux os. Manon se jette dans mes bras. Élodie a les yeux rougis mais tente un sourire. Je prépare du chocolat chaud, j’installe un matelas dans le salon. Thomas n’est pas là.
Les premiers jours sont étranges. Manon rit, court partout ; Élodie dort beaucoup, parle peu. Je sens son malaise, sa honte peut-être. Un soir, alors que je plie le linge dans la cuisine, elle s’approche :
— Tu crois que je fais une erreur ?
— De quoi tu parles ?
— De partir comme ça… de ne pas lui laisser une autre chance.
Je m’arrête. Je la regarde longtemps.
— Tu as déjà donné assez de chances, non ?
Elle baisse la tête.
Les jours passent. Thomas appelle tous les soirs. Parfois il crie au téléphone ; parfois il supplie Élodie de revenir. Un soir, il débarque devant l’immeuble. Il hurle son nom dans la rue. Les voisins ferment leurs volets. J’appelle la police.
Élodie s’effondre dans mes bras : « Je ne sais plus quoi faire… »
Je me sens coupable. Ai-je le droit de lui imposer ce choix ? De refuser le père de ma petite-fille sous mon toit ? Mais je repense à toutes ces années où j’ai fermé les yeux pour elle, pour qu’elle soit heureuse…
Un dimanche matin, alors que nous prenons le petit-déjeuner toutes les trois, Manon demande :
— Pourquoi papa ne vient pas ici ?
Élodie pâlit. Je prends la main de ma petite-fille.
— Parce que parfois, les adultes ont besoin de réfléchir chacun de leur côté pour mieux se retrouver après.
Élodie me lance un regard reconnaissant.
Mais le soir même, Thomas envoie un message : « Si tu ne reviens pas ce soir avec Manon, tu ne me reverras plus jamais. »
Élodie s’enferme dans la salle de bain et pleure longtemps. Je frappe doucement à la porte.
— Tu n’es pas seule, ma chérie.
Elle sort finalement et s’effondre sur moi :
— J’ai peur qu’il fasse une bêtise…
Je décide d’appeler son frère, Julien. Il arrive en urgence et prend Élodie dans ses bras.
— Tu n’as rien à te reprocher, lui dit-il doucement. Tu protèges ta fille et toi-même.
La semaine suivante est tendue. Thomas rôde autour de l’immeuble ; il laisse des mots sur le pare-brise de ma voiture : « Laissez-moi voir ma famille ! »
Je commence à avoir peur pour nous toutes.
Un soir, alors que je couche Manon, Élodie s’assoit sur mon lit.
— Tu crois que je pourrais refaire ma vie ici ? Trouver un travail… recommencer à zéro ?
Je la serre contre moi.
— Bien sûr que oui. Tu es forte, Élodie. Et tu n’es pas seule.
Mais au fond de moi, je doute aussi. La vie est chère à Nantes ; mon appartement est petit ; mon salaire d’aide-soignante ne suffit déjà pas toujours à finir le mois.
Un matin, je découvre Thomas devant l’école de Manon. Il tente de l’embrasser ; elle se débat et court vers moi en pleurant.
C’en est trop : je porte plainte pour harcèlement.
Élodie s’effondre encore une fois :
— Je ne voulais pas en arriver là…
Je la prends dans mes bras :
— Tu as fait ce qu’il fallait pour ta fille.
Peu à peu, la vie reprend un semblant de normalité. Élodie trouve un petit boulot dans une boulangerie ; Manon rit à nouveau avec ses copines du quartier.
Mais chaque soir, quand je ferme la porte à double tour, je me demande : ai-je eu raison d’exclure Thomas ? Aurais-je pu faire autrement ? Peut-on vraiment protéger ceux qu’on aime sans blesser quelqu’un d’autre ? Qu’auriez-vous fait à ma place ?