Ma fille n’a jamais voulu d’enfant. Aujourd’hui, elle me supplie de l’aider.
— Maman, je t’en supplie… je ne sais pas quoi faire.
Sa voix tremble, cassée, presque étrangère. Je la regarde, assise sur le vieux canapé du salon, les mains crispées sur sa tasse de thé froid. Camille, ma fille unique, celle qui a toujours affirmé haut et fort qu’elle ne voulait pas d’enfant. Camille, qui aujourd’hui, les yeux rougis par les larmes et la fatigue, me demande de l’aider à traverser ce qu’elle a toujours redouté : devenir mère.
Je me revois il y a vingt ans, dans cette même pièce, tentant de la convaincre que la vie sans enfant n’est pas moins belle. Mais Camille était catégorique : « Je veux être libre, maman. Je ne veux pas sacrifier ma vie comme toi. » J’avais encaissé ces mots comme une gifle, sans jamais lui avouer à quel point ils m’avaient blessée. J’ai toujours respecté ses choix, même si au fond de moi j’espérais secrètement qu’elle changerait d’avis un jour.
Et ce jour est arrivé. Mais pas comme je l’imaginais.
— Tu es sûre que tu veux le garder ?
Elle hoche la tête, les yeux perdus dans le vide.
— Je ne sais pas… Je n’arrive pas à décider. Paul est parti quand je lui ai annoncé. Il m’a dit qu’il n’était pas prêt à être père. Je suis seule, maman. J’ai peur.
Je sens mon cœur se serrer. Paul… Je n’ai jamais vraiment cru en lui. Trop immature, trop égoïste. Mais je n’ai rien dit pour ne pas froisser Camille. Aujourd’hui, il n’est plus là et c’est moi qui dois ramasser les morceaux.
— Tu n’es pas seule, ma chérie. Je suis là.
Elle éclate en sanglots et s’effondre dans mes bras. Je caresse ses cheveux comme quand elle était petite, cherchant les mots justes pour la rassurer. Mais au fond de moi, une tempête gronde : suis-je capable de l’aider ? Est-ce que j’ai encore la force d’être mère… et grand-mère ?
Les semaines passent et la grossesse avance. Camille oscille entre espoir et panique. Elle s’enferme dans sa chambre pendant des heures, refuse de voir ses amies, évite les appels de son père — mon ex-mari, Jean-Pierre, qui vit désormais à Lyon avec sa nouvelle compagne. Il envoie des messages polis mais distants : « Tiens-moi au courant si besoin. »
Un soir de novembre, alors que la pluie martèle les vitres du salon, Camille descend enfin dîner avec moi.
— Tu regrettes ta vie parfois ?
Je relève la tête, surprise par sa question.
— Pourquoi tu me demandes ça ?
— Parce que… j’ai peur de finir comme toi. Seule avec un enfant à élever. J’ai vu comment papa t’a laissée tomber.
Je soupire. Les souvenirs remontent : les disputes, les silences pesants, la solitude après le divorce. Mais aussi les rires partagés avec Camille, nos vacances à La Rochelle, nos soirées cinéma sous la couette.
— Ce n’était pas facile tous les jours… Mais je ne regrette rien. Tu es ce que j’ai fait de mieux dans ma vie.
Elle baisse les yeux, émue.
— J’ai peur de ne pas être à la hauteur…
— Personne ne l’est vraiment au début. On apprend sur le tas.
Elle esquisse un sourire timide. Pour la première fois depuis des semaines, je sens une brèche dans sa carapace.
Mais le lendemain matin, tout bascule. Camille fait un malaise dans la salle de bains. J’appelle les pompiers en panique ; ils l’emmènent à l’hôpital Saint-Antoine. J’attends des heures dans une salle d’attente glaciale, le cœur au bord de l’explosion.
Quand enfin un médecin vient me voir, son visage est grave.
— Votre fille a fait une fausse couche précoce… Elle va devoir rester en observation quelques jours.
Je m’effondre sur le banc. Mélange de soulagement — elle va s’en sortir — et de tristesse immense pour ce petit être qui n’aura jamais vu le jour.
Camille refuse de me parler pendant deux jours. Elle reste prostrée dans son lit d’hôpital, le regard vide. Je tente de lui parler mais elle détourne la tête.
Le troisième jour, elle murmure enfin :
— C’est ma faute… Je n’ai jamais voulu de cet enfant…
Je prends sa main dans la mienne.
— Ce n’est la faute de personne, ma chérie.
Elle éclate en sanglots. Je reste là, impuissante, à caresser sa main jusqu’à ce qu’elle s’endorme.
À son retour à la maison, Camille est différente. Plus silencieuse encore qu’avant. Elle refuse de voir ses amies, ignore les messages de son père. Un soir, alors que je prépare le dîner, elle s’approche timidement.
— Maman… Est-ce que tu crois qu’on peut être heureuse sans enfant ?
Je pose mon couteau et la regarde longuement.
— Je crois qu’on peut être heureuse si on accepte vraiment qui on est… et ce qu’on veut au fond de soi.
Elle hoche la tête sans répondre et retourne dans sa chambre.
Les mois passent. Petit à petit, Camille reprend goût à la vie : elle recommence à sortir avec ses amies, trouve un nouveau travail dans une librairie du centre-ville. Parfois je surprends dans son regard une lueur de tristesse mais aussi une forme d’apaisement.
Un dimanche matin ensoleillé, alors que nous prenons le petit-déjeuner sur le balcon, elle me dit soudain :
— Merci d’avoir été là pour moi… même quand je t’ai rejetée.
Je souris doucement.
— C’est ça être mère… On aime sans condition.
Aujourd’hui encore je me demande si j’ai fait ce qu’il fallait pour elle… Si j’aurais pu faire plus ou différemment. Peut-on vraiment aider ses enfants à trouver leur propre chemin sans leur imposer le nôtre ? Est-ce que l’amour suffit face aux tempêtes de la vie ?