Ma belle-mère veut s’installer chez nous : mon mari n’ose pas lui dire non, mais moi, je refuse de perdre mon foyer

— Tu ne comprends pas, Thomas ! Ce n’est pas juste une question de place, c’est notre vie, notre intimité !

Ma voix tremble, je sens mes mains moites alors que je me tiens dans notre minuscule salon, entourée de souvenirs accrochés aux murs. Thomas, assis sur le canapé, baisse les yeux. Il n’ose pas me regarder. Depuis trois semaines, chaque soir, la même discussion tourne en boucle, de plus en plus tendue, de plus en plus douloureuse.

Tout a commencé un dimanche matin, alors que je préparais des crêpes. Le téléphone a sonné, et j’ai entendu la voix de ma belle-mère, Monique, à travers la porte de la cuisine. Elle parlait fort, comme toujours, et Thomas hochait la tête, docile. Quand il a raccroché, il est venu vers moi, l’air gêné :

— Maman ne se sent plus bien toute seule… Elle voudrait venir vivre avec nous, juste le temps de se remettre.

J’ai cru que c’était une blague. Mais non. Monique, 65 ans, veuve depuis deux ans, habite à Limoges, à trois heures de Paris. Elle dit qu’elle se sent isolée, que la maison est trop grande, qu’elle a besoin de nous. Mais moi, j’ai besoin d’air, de mon espace, de ce petit deux-pièces de 55 m² qui est notre refuge depuis dix ans. Ce n’est pas un château, mais c’est chez moi. Chez nous.

Depuis, je dors mal. Je me réveille la nuit, le cœur battant, imaginant Monique installée dans notre salon, ses affaires partout, ses remarques sur la poussière ou la façon dont je range la vaisselle. Je la connais, Monique. Elle a toujours un avis sur tout, surtout sur ce que je fais mal. Elle n’a jamais accepté que Thomas ait choisi une femme « si différente » d’elle. Elle n’a jamais compris que je n’aie pas voulu d’enfants, que je préfère lire le soir plutôt que regarder la télé avec elle lors de ses visites.

Hier soir, la tension a explosé. Thomas, acculé, a fini par lâcher :

— Tu pourrais faire un effort, Claire. C’est ma mère, elle n’a plus personne. On ne va pas la laisser tomber !

J’ai senti la colère monter, brûlante, incontrôlable. J’ai claqué la porte de la salle de bain, j’ai pleuré, longtemps, en silence. Je me suis revue, il y a dix ans, quand on a emménagé ici. On n’avait rien, juste un matelas par terre et des rêves plein la tête. On a tout construit ensemble, chaque meuble, chaque souvenir. Ce n’est pas grand-chose, mais c’est notre monde.

Ce matin, Monique a appelé. Cette fois, c’est moi qui ai décroché. Elle n’a même pas pris la peine de me saluer :

— Alors, Claire, tu as réfléchi ? Je peux venir la semaine prochaine ?

J’ai senti mon estomac se nouer. J’ai bafouillé quelque chose, j’ai passé le téléphone à Thomas. Il a promis qu’on la rappellerait. Mais je sais qu’il ne dira rien. Il n’a jamais su lui dire non. Il a grandi dans la peur de la décevoir, de la contrarier. Moi, je n’ai plus peur. Je suis en colère. En colère contre lui, contre elle, contre cette situation qui me vole mon chez-moi.

Le soir, j’ai tenté une dernière fois de lui parler. J’ai pris sa main, j’ai cherché son regard :

— Thomas, si ta mère vient vivre ici, je ne tiendrai pas. Je ne peux pas. Ce n’est pas une question de générosité, c’est une question de survie. J’ai besoin de mon espace, de notre intimité. Tu comprends ?

Il a soupiré, il a dit qu’il comprenait, mais je voyais bien qu’il était déchiré. Entre sa mère et moi, il ne sait pas choisir. Mais moi, je ne veux pas choisir. Je veux juste qu’on me laisse vivre, aimer, respirer.

Les jours passent, l’angoisse grandit. Je me surprends à rêver de partir, de tout quitter. Je me demande si notre amour est assez fort pour survivre à ça. Je me demande si je ne suis pas égoïste, si je ne devrais pas faire cet « effort » dont tout le monde parle. Mais qui pense à moi, à ce que je ressens ?

Hier, j’ai croisé ma voisine, Sophie, dans l’escalier. Elle a vu que j’avais mauvaise mine. Je lui ai tout raconté, d’une traite, sans respirer. Elle m’a serrée dans ses bras, elle m’a dit :

— Tu as le droit de dire non, Claire. Ce n’est pas à toi de tout sacrifier.

Ses mots m’ont soulagée, un peu. Mais ce soir, Thomas m’a annoncé que Monique arriverait dans trois jours. Il n’a pas eu le courage de lui dire non. Il m’a regardée, les yeux pleins de larmes :

— Je suis désolé, Claire. Je ne sais pas quoi faire.

Je me suis sentie trahie, abandonnée. J’ai pris mon manteau, je suis sortie marcher dans la nuit. Paris brillait, indifférente à ma détresse. J’ai marché longtemps, j’ai pleuré encore. Je me suis demandé ce que je devais faire. Partir ? Rester ? Me battre ?

Ce soir, je suis rentrée tard. Thomas dormait déjà. Je me suis assise dans le salon, j’ai regardé nos photos, nos livres, tout ce qui fait que ce lieu est chez moi. Et je me suis promis de ne pas me laisser faire. Demain, je parlerai à Monique. Je lui dirai ce que je ressens, même si ça doit faire mal. Parce que moi aussi, j’existe. Parce que moi aussi, j’ai le droit d’avoir un chez-moi.

Est-ce que je suis égoïste de vouloir préserver mon espace, mon couple, ma vie ? Ou est-ce que, parfois, il faut savoir dire non, même à ceux qu’on aime ? Qu’en pensez-vous ?