Le Retour Inattendu de Guillaume

— Tu vas vraiment ouvrir ? demanda ma fille Camille, la voix tremblante, alors que le carillon résonnait dans notre petit appartement de Nantes.

Je posai la théière sur la table, essuyai mes mains sur mon tablier, et traversai le couloir. Le parfum des pommes au four flottait encore dans l’air, doux et rassurant. Mais ce soir-là, rien ne serait plus jamais pareil. J’ouvris la porte. Guillaume était là. Mon mari. Celui qui m’avait quittée deux ans plus tôt pour une autre femme à Lyon. Il portait la même vieille parka bleu marine, les yeux cernés mais brillants d’une étrange détermination.

— Bonsoir, Claire…

Sa voix me transperça. Je restai figée, incapable de prononcer un mot. Camille s’approcha derrière moi, agrippant ma manche.

— Papa ?

Guillaume sourit faiblement, comme s’il rentrait d’une simple course. Il posa sa valise dans l’entrée, comme s’il n’était jamais parti.

— Je… Je voulais rentrer à la maison. Si tu veux bien de moi.

Un silence glacial s’installa. Je sentis la colère monter en moi, mêlée à une douleur sourde que je croyais avoir enterrée.

— Tu veux rentrer ? Après deux ans ? Après tout ce que tu nous as fait ?

Il baissa les yeux, honteux. Camille se mit à pleurer doucement. Je la pris dans mes bras, tentant de contenir mes propres larmes.

— Je suis désolé, Claire… J’ai fait une énorme erreur. Je croyais que l’herbe était plus verte ailleurs… Mais je me suis trompé. J’ai tout perdu là-bas. J’ai perdu mon travail, et… elle m’a quitté aussi.

Je le regardai, abasourdie par son égoïsme. Tout tournait autour de lui, comme toujours. Il n’avait pas appelé une seule fois pour l’anniversaire de Camille. Il n’avait pas envoyé de carte à Noël. Rien.

— Tu crois que tu peux revenir comme ça ? Comme si rien ne s’était passé ?

Il hocha la tête, les yeux embués.

— Je ne sais pas… Mais je n’ai nulle part où aller. J’ai compris que ma place était ici. Avec vous.

Je sentis la colère céder la place à une immense lassitude. Depuis deux ans, j’avais tout reconstruit seule : le quotidien avec Camille, les factures, les petits bonheurs du dimanche matin au marché Talensac… J’avais appris à vivre sans lui. Mais au fond de moi, une part de moi espérait chaque soir qu’il revienne frapper à la porte. Et maintenant qu’il était là… je ne savais plus quoi ressentir.

Camille se détacha de moi et s’approcha de son père.

— Pourquoi tu es parti ? Pourquoi tu nous as laissées ?

Guillaume s’accroupit pour être à sa hauteur.

— Je croyais que je n’étais plus heureux ici… Mais c’était faux. J’ai été lâche. Je suis désolé, ma puce.

Elle détourna le regard, blessée. Je sentis mon cœur se briser à nouveau.

— Tu ne peux pas juste revenir et tout effacer, Guillaume. On a souffert… On a appris à vivre sans toi.

Il hocha la tête.

— Je comprends. Mais je veux essayer de réparer ce que j’ai brisé. Je peux dormir sur le canapé… Juste quelques jours ?

Je restai silencieuse un instant. Les souvenirs défilaient : nos vacances en Bretagne, les disputes pour des broutilles, les rires partagés… Et puis ce vide immense après son départ. Les regards des voisins, les questions de la famille : « Tu n’as pas de nouvelles ? »

J’acceptai finalement qu’il reste pour la nuit. Mais le malaise était palpable. Camille se réfugia dans sa chambre sans dîner. Guillaume s’installa sur le canapé du salon, silencieux.

La nuit fut longue. J’entendis ses sanglots étouffés à travers la porte. Je repensai à toutes ces fois où j’avais pleuré seule dans notre lit vide.

Le lendemain matin, il tenta de préparer le petit-déjeuner comme avant : tartines grillées et café noir. Camille refusa de descendre.

— Elle a besoin de temps, dis-je froidement.

Il acquiesça en silence.

Les jours suivants furent tendus. Ma mère m’appela :

— Tu ne vas pas le reprendre quand même ? Après ce qu’il t’a fait !

Mon frère Paul débarqua un soir pour « discuter » avec Guillaume :

— Tu crois qu’on oublie tout ça ? Tu as brisé ma sœur !

Guillaume encaissa sans broncher. Il semblait prêt à tout endurer pour rester près de nous.

Mais au fond de moi, je doutais. Pouvait-on vraiment pardonner une telle trahison ? Et si je lui ouvrais à nouveau mon cœur, ne risquais-je pas de souffrir encore plus ?

Un soir d’orage, alors que Camille dormait enfin paisiblement, Guillaume s’approcha timidement :

— Claire… Je sais que je n’ai aucun droit d’exiger quoi que ce soit… Mais j’aimerais qu’on essaie d’être une famille à nouveau.

Je le regardai longuement. Son visage marqué par le remords me bouleversa malgré moi.

— Tu as détruit quelque chose en moi, Guillaume… Mais tu es aussi le père de ma fille. Peut-être qu’on peut essayer… Pour elle.

Il sourit tristement.

— Merci… Je ferai tout pour regagner ta confiance.

Les semaines passèrent. Petit à petit, Guillaume tenta de se racheter : il accompagna Camille à ses cours de danse, fit les courses au marché du coin, répara la vieille étagère branlante du salon… Mais la blessure restait vive.

Un dimanche matin, alors que nous prenions enfin un petit-déjeuner tous ensemble, Camille leva les yeux vers nous :

— Est-ce qu’on va redevenir comme avant ?

Je pris sa main dans la mienne et regardai Guillaume.

— Je ne sais pas, ma chérie… Mais on va essayer d’avancer ensemble.

Parfois je me demande : peut-on vraiment reconstruire ce qui a été brisé ? Le pardon est-il possible quand la confiance a disparu ? Et vous… qu’auriez-vous fait à ma place ?