Le Parfum de Novembre : Confessions d’un Matin Pluvieux

— Tu rentres tard, encore ?

Ma voix tremble à peine, mais dans la cuisine, le silence est si dense qu’on pourrait le découper au couteau. Pierre pose son sac sur la chaise, son manteau d’automne glisse sur le dossier. Il sent le froid, la pluie, et ce parfum de novembre : feuilles mortes, fumée des cheminées voisines, et… quelque chose d’autre. Depuis des semaines, il rentre plus tard. Il dit que le travail s’accumule à la mairie, que les dossiers s’empilent comme les feuilles sur le trottoir. Je fais semblant de croire à ses explications, mais au fond de moi, une inquiétude sourde grandit.

Ce matin-là, j’ai décidé de laver son manteau. Il en avait besoin. J’ai vidé les poches machinalement : un vieux ticket de métro, un mouchoir froissé… et puis ce bruit, ce froissement discret. Un papier humide, roulé en boule. J’arrête la machine, je glisse mes doigts dans la poche intérieure. C’est un reçu d’hôtel. Hôtel du Parc, petit-déjeuner pour deux personnes, date : mardi dernier. Mardi… Il m’avait dit qu’il avait une réunion tardive.

Je reste figée devant la machine à laver. Mon cœur bat trop vite. Je relis le reçu encore et encore, comme si les chiffres pouvaient me donner une explication rationnelle. Deux petits-déjeuners… Pourquoi deux ? Avec qui ?

Le soir venu, Pierre rentre. Je l’observe préparer son café, ses gestes sont lents, presque las. Je pose le reçu sur la table.

— C’est quoi ça ?

Il pâlit légèrement. Son regard fuit le mien.

— C’est rien… Un rendez-vous professionnel.

— Professionnel ? À l’hôtel du Parc ? Pour deux petits-déjeuners ?

Il ne répond pas tout de suite. Le silence s’étire, pesant. J’entends le tic-tac de l’horloge, le vent qui secoue les volets. Enfin, il soupire.

— Écoute, ce n’est pas ce que tu crois.

Je ris nerveusement.

— Ah bon ? Et qu’est-ce que je suis censée croire alors ?

Il s’assoit en face de moi. Ses mains tremblent légèrement. Il cherche ses mots.

— C’était… une collègue. On devait préparer une présentation tôt le matin. On a pris un petit-déjeuner ensemble avant d’aller au bureau.

Je sens la colère monter en moi.

— Et tu ne pouvais pas me le dire ? Tu préfères me mentir ?

Il se lève brusquement.

— Tu ne comprends pas ! Tu ne comprends jamais !

Je reste là, abasourdie par sa réaction. Depuis quand sommes-nous devenus des étrangers ? Depuis quand la confiance s’est-elle effritée au point de ne plus supporter la lumière du jour ?

Les jours suivants sont lourds de non-dits. Nous nous croisons dans l’appartement comme deux fantômes. Les enfants sentent la tension mais n’osent rien dire. Ma mère m’appelle :

— Tu as l’air fatiguée, ma chérie. Tout va bien avec Pierre ?

Je mens :

— Oui, tout va bien.

Mais rien ne va plus. Je fouille dans mes souvenirs : nos débuts à Bordeaux, les promenades sur les quais, les rires partagés dans les cafés bondés… Où est passée cette complicité ? Est-ce moi qui ai changé ? Lui ? Ou simplement la vie qui nous a usés ?

Un soir, je craque. Je prends mon manteau et je sors marcher sous la pluie fine de novembre. Les rues sont désertes, les lampadaires diffusent une lumière jaune pâle sur les pavés mouillés. Je pense à cette femme inconnue qui a partagé un petit-déjeuner avec mon mari. Était-ce vraiment innocent ? Ou suis-je naïve ?

En rentrant, Pierre m’attend dans le salon. Il a l’air épuisé.

— Je suis désolé, murmure-t-il. Je ne voulais pas te blesser.

Je m’effondre sur le canapé.

— Dis-moi la vérité. Toute la vérité.

Il hésite longtemps avant de parler.

— Il ne s’est rien passé entre elle et moi… Mais j’ai aimé qu’on me regarde autrement qu’à travers le prisme du quotidien, des factures, des courses à faire… J’ai eu besoin de me sentir vivant, important…

Je pleure en silence. Je comprends trop bien ce qu’il veut dire. Moi aussi parfois je me sens invisible dans cette routine qui nous engloutit.

Les semaines passent. Nous essayons de recoller les morceaux, d’en parler sans nous blesser davantage. Mais la confiance est fragile comme du verre fêlé.

Un dimanche matin, alors que je prépare le petit-déjeuner pour toute la famille, Pierre pose sa main sur la mienne.

— On pourrait partir quelques jours tous les deux ? Juste toi et moi… Comme avant.

Je souris tristement.

— Peut-être… Mais il faudra du temps pour tout réparer.

Il acquiesce en silence.

Parfois je me demande : combien de couples autour de moi vivent ce même malaise silencieux ? Combien osent affronter leurs failles au lieu de les cacher sous le tapis du quotidien ? Est-ce que l’amour peut vraiment survivre à tous les secrets ?