Le déjeuner du dimanche chez maman Mireille : La vérité plus amère que la soupe trop salée
— Tu ne vas pas remettre du sel, maman, c’est déjà immangeable !
La voix d’Ivan a claqué dans la salle à manger comme un coup de tonnerre. Ma mère, Mireille, a figé sa main au-dessus de la soupière. Mon père, Gérard, a levé les yeux de son assiette, prêt à défendre sa femme comme il l’a toujours fait. Ma sœur Camille a baissé la tête, triturant nerveusement sa serviette. Moi, je suis restée pétrifiée, la cuillère suspendue entre la bouche et le bol.
Chez nous, le déjeuner du dimanche est une institution. Maman Mireille s’affaire dès l’aube : pot-au-feu, tarte aux pommes, nappe blanche repassée. On s’installe toujours à la même place. On parle de tout et surtout de rien : les voisins, le prix des légumes au marché, les vacances à La Baule. Mais jamais, jamais on ne parle de ce qui fâche. C’est notre règle d’or.
Mais ce dimanche-là, Ivan n’a pas respecté la règle. Il a commencé par la soupe trop salée, mais je savais qu’il n’allait pas s’arrêter là. Il avait ce regard sombre, celui qu’il prend quand il est décidé à aller jusqu’au bout.
— Tu sais très bien pourquoi elle met autant de sel, a-t-il lancé à ma sœur. C’est pour masquer le goût… ou pour qu’on ne sente pas l’amertume ?
Un silence glacial s’est abattu sur la table. Maman a posé la louche avec un bruit sec. Camille a rougi jusqu’aux oreilles. Papa a serré les poings.
— Ivan, ce n’est ni le lieu ni le moment… a tenté papa d’une voix grave.
Mais Ivan n’a pas cédé. Il s’est tourné vers moi :
— Toi aussi, tu fais semblant ? Tu vas continuer à sourire comme si tout allait bien ?
J’ai senti mon cœur battre à tout rompre. Je savais de quoi il parlait. Nous savions tous. Le secret de famille, celui qui empoisonne nos dimanches depuis des années : l’histoire de papa et de sa double vie.
Tout le village murmure depuis longtemps que Gérard a eu un fils avec une autre femme, il y a vingt ans. Mais chez nous, on fait comme si de rien n’était. On invite tout le monde à Noël sauf ce garçon-là. On ne prononce jamais son prénom.
— Ivan, arrête ! s’est écriée Camille en se levant brusquement. Tu n’as pas le droit !
Ivan a tapé du poing sur la table :
— J’en ai marre de ces faux-semblants ! On fait semblant d’être une famille parfaite alors qu’on est tous brisés !
Maman s’est levée à son tour, les yeux brillants de larmes :
— Ce n’est pas à toi de juger notre famille !
J’ai vu dans son regard toute la fatigue des années passées à tenir debout malgré tout. Elle s’est tournée vers papa :
— Dis-leur, Gérard. Dis-leur enfin la vérité.
Papa est resté silencieux un long moment. Puis il a poussé un profond soupir et a murmuré :
— Oui… J’ai un autre fils. Il s’appelle Julien. Je n’ai jamais eu le courage de vous l’imposer.
Le mot était lâché. Julien. J’ai senti un poids tomber dans mon ventre. Camille s’est effondrée en larmes.
— Pourquoi tu ne nous as rien dit ? Pourquoi tu nous as laissées croire qu’on était une vraie famille ?
Papa a pris sa tête dans ses mains.
— Parce que j’avais honte… Parce que je ne voulais pas vous perdre.
Maman s’est assise lourdement sur sa chaise.
— Et moi alors ? J’ai tout supporté pour que vous gardiez une image de votre père… J’ai avalé ma fierté, j’ai fermé les yeux… Pour vous protéger.
Ivan s’est adouci un instant :
— Mais à quoi ça sert ? Regardez-nous… On ne se parle plus vraiment. On ne se regarde plus dans les yeux.
Un silence pesant a suivi. Chacun semblait chercher ses mots dans les miettes de tarte aux pommes éparpillées sur la nappe blanche.
J’ai pris une grande inspiration.
— Peut-être qu’on aurait dû parler plus tôt… Peut-être qu’on aurait dû affronter tout ça ensemble au lieu de faire semblant.
Camille a hoché la tête en pleurant.
— Je me sens trahie… Mais au moins maintenant je sais.
Maman a caressé sa main.
— On va devoir apprendre à vivre avec cette vérité…
Papa a levé les yeux vers nous, implorant notre pardon sans oser le demander à voix haute.
Le déjeuner du dimanche venait d’exploser en mille morceaux. Mais pour la première fois depuis des années, j’ai eu l’impression que nous étions enfin vrais, même si c’était douloureux.
En rangeant les assiettes dans la cuisine, j’ai croisé mon reflet dans la vitre et je me suis demandé :
Est-ce que la vérité finit toujours par libérer ? Ou est-ce qu’elle détruit tout ce qu’on croyait solide ? Qu’en pensez-vous ?