Le cœur d’une mère face au destin : l’histoire de Claire, ses jumelles et le combat pour la vie
« Non, maman, tu ne peux pas faire ça ! » La voix de mon fils aîné, Paul, résonne encore dans ma tête comme un écho douloureux. Il est deux heures du matin, la lumière blafarde de la cuisine éclaire nos visages fatigués. Je serre la lettre du médecin dans ma main tremblante. Dehors, la pluie martèle les volets de notre maison à Tours, comme pour souligner l’urgence de cette nuit.
Je m’appelle Claire Dubois. J’ai quarante ans, trois enfants, et une vie que je croyais ordinaire jusqu’à ce que le destin décide de me mettre à l’épreuve. Cette nuit-là, j’ai compris que rien ne serait plus jamais comme avant.
Tout a commencé il y a six mois, lors d’une échographie de routine à l’hôpital Bretonneau. J’étais enceinte de jumelles, un miracle inattendu après tant d’années à espérer un autre enfant. Mais le visage grave du docteur Lefèvre m’a glacée : « Madame Dubois, il y a des complications. Votre cœur ne tiendra peut-être pas jusqu’au terme. Il faudra choisir… »
Choisir ? Comment ose-t-on demander à une mère de choisir entre sa propre vie et celle de ses enfants à naître ?
Je suis rentrée chez moi ce jour-là, le ventre lourd d’angoisse. Mon mari, Antoine, m’a accueillie avec son sourire fatigué, mais il a compris tout de suite que quelque chose n’allait pas. « Qu’est-ce qu’ils ont dit ? »
J’ai fondu en larmes. Il m’a prise dans ses bras, mais j’ai senti sa peur, son impuissance. Nous avons passé des nuits blanches à discuter, à peser le pour et le contre. Ma mère, Jacqueline, n’a pas tardé à s’en mêler : « Claire, tu as déjà deux enfants qui ont besoin de toi. Tu ne peux pas risquer ta vie pour des bébés qui ne sont même pas encore là… »
Mais comment expliquer à sa propre mère que l’amour ne se divise pas ? Qu’il se multiplie ?
Les semaines ont passé dans une tension insoutenable. Les rendez-vous médicaux s’enchaînaient, chaque fois plus alarmants. Les jumelles grandissaient bien, mais mon cœur faiblissait. Je voyais la peur dans les yeux d’Antoine, la colère dans ceux de Paul qui ne comprenait pas pourquoi sa mère devenait si fragile.
Un soir de novembre, alors que la pluie battait les carreaux et que la ville semblait endormie sous son manteau gris, tout a explosé. Paul a surpris une conversation entre Antoine et moi.
— Tu dois penser à toi, Claire ! s’est écrié Antoine. Si tu meurs, comment je fais avec trois enfants ?
— Et si je les abandonne avant même qu’elles aient vu le jour ? ai-je répondu dans un souffle.
— Ce n’est pas pareil !
Paul est entré en trombe dans la pièce :
— Arrêtez ! Vous croyez que je veux perdre ma mère ? Vous croyez que je veux deux sœurs si c’est pour ne jamais les connaître ?
Le silence qui a suivi était plus lourd que tous les orages du monde.
J’ai pensé à fuir, à tout abandonner. Mais chaque matin, je posais la main sur mon ventre et je sentais leur vie battre contre la mienne. Comment choisir ?
Les médecins ont fini par fixer une date : il fallait provoquer l’accouchement prématurément pour me sauver. Mais les risques pour les jumelles étaient énormes. J’ai signé les papiers d’un geste mécanique, sans vraiment y croire.
La veille de l’opération, ma mère est venue me voir à l’hôpital.
— Tu fais une erreur, Claire. Tu vas te briser.
— Je suis déjà brisée, maman. Mais je veux leur donner une chance.
Elle a pleuré en silence. Pour la première fois de ma vie, j’ai vu ma mère faible.
La nuit avant l’intervention, j’ai écrit une lettre à mes filles :
« Si je ne vous vois jamais grandir, sachez que je vous ai aimées dès le premier battement de votre cœur contre le mien… »
L’opération a été un cauchemar éveillé. J’ai entendu les cris des sages-femmes, vu les lumières blanches danser au-dessus de moi. Puis le noir.
Quand je me suis réveillée, Antoine était là, blême mais vivant. Il m’a serrée contre lui :
— Elles sont là… Elles sont vivantes.
Mais le combat ne faisait que commencer. Les jumelles étaient en couveuse, minuscules et fragiles comme des oiseaux tombés du nid. J’ai passé des semaines à l’hôpital, entre espoir et désespoir.
Ma famille s’est déchirée autour de moi : ma mère refusait de voir les petites, Paul ne voulait plus me parler. Antoine s’est enfermé dans le travail pour ne pas affronter sa peur.
Un soir, alors que je veillais sur mes filles à travers la vitre de la néonatologie, une infirmière s’est approchée :
— Vous êtes courageuse, madame Dubois. Mais il faut aussi penser à vous.
Je me suis effondrée en larmes. Qui étais-je devenue ? Une mère égoïste ou une héroïne tragique ?
Aujourd’hui, un an plus tard, mes jumelles jouent dans le salon sous le regard attendri de Paul qui a fini par leur pardonner d’être nées au prix de tant de souffrances. Ma mère vient parfois leur apporter des gâteaux maison et me serre fort dans ses bras.
Mais chaque nuit, quand la maison dort enfin et que je repense à cette nuit-là, une question me hante :
Ai-je fait le bon choix ? Peut-on jamais vraiment choisir entre soi et ceux qu’on aime ? Qu’auriez-vous fait à ma place ?