La moitié de la maison pour mon fils, la moitié du cœur pour moi : Quand on devient de trop chez soi

« Tu pourrais au moins essayer de ne pas traîner dans le salon toute la journée, maman. »

La voix de Guillaume résonne encore dans ma tête, sèche, tranchante. Je suis assise sur le vieux canapé, celui que j’ai choisi il y a vingt ans, quand la maison sentait encore la peinture fraîche et que Guillaume courait partout, les genoux écorchés et les yeux brillants d’insouciance. Aujourd’hui, il ne me regarde plus de la même façon. Je suis devenue invisible, ou pire : encombrante.

Je serre la tasse de café entre mes mains tremblantes. Il est 8h du matin à Lyon, la lumière grise filtre à travers les volets. J’entends les pas pressés de Guillaume dans le couloir. Il s’arrête devant la porte, hésite, puis entre.

— Maman, tu pourrais… enfin… tu pourrais penser à vendre ta part de la maison ? Avec Sophie on a besoin de plus d’espace, et puis… tu sais bien que tu pourrais aller dans une résidence sympa, avec des gens de ton âge.

Je sens mon cœur se serrer. Ma part de la maison ? Cette maison que j’ai bâtie avec son père, pierre après pierre, en économisant sur tout : les vacances, les vêtements, même sur les repas parfois. Tout pour offrir un foyer à Guillaume. Et maintenant ? Je devrais m’effacer ?

Je me lève lentement.

— Tu veux que je parte ?

Il détourne les yeux.

— Ce n’est pas ça… Mais tu comprends, avec les enfants qui grandissent… Et puis Sophie trouve que ce n’est pas normal qu’on vive tous ensemble comme ça. On n’est plus des enfants.

Sophie. Sa femme. Elle n’a jamais aimé cette maison, ni moi d’ailleurs. Elle trouve tout trop vieux, trop chargé d’histoire. Elle veut du neuf, du moderne. Je me souviens du jour où elle a déplacé le portrait de mon mari sans rien dire. J’ai eu envie de crier.

Je monte dans ma chambre. Je ferme la porte derrière moi et m’effondre sur le lit. Les souvenirs affluent : les Noëls passés ici, les anniversaires de Guillaume, les disputes et les réconciliations avec mon mari décédé il y a cinq ans. Tout cela n’a-t-il donc plus aucune valeur ?

Le soir même, je téléphone à ma sœur Mireille.

— Tu sais, Françoise, c’est comme ça maintenant. Les jeunes veulent leur indépendance. Mais tu as le droit d’exister aussi !

Je sens les larmes monter.

— Mais où irais-je ? Je n’ai jamais vécu ailleurs qu’ici…

Mireille soupire.

— Peut-être qu’il est temps de penser à toi. Tu as tout donné à Guillaume. Et lui ? Qu’a-t-il fait pour toi ?

Je raccroche en silence. La nuit tombe sur la ville. Je descends à la cuisine préparer le dîner. Guillaume rentre tard, il ne me regarde même pas. Sophie me lance un sourire crispé.

— On a visité une résidence aujourd’hui… C’est vraiment joli, tu sais. Il y a un jardin partagé et des activités.

Je sens la colère monter.

— Vous avez déjà décidé pour moi ?

Guillaume lève les yeux au ciel.

— Maman, ce n’est pas contre toi… Mais tu dois comprendre que ce n’est plus possible comme avant.

Je claque la porte et sors dans le jardin. L’air est frais, le parfum des roses me rappelle mon mari. Je m’assois sur le banc en pierre et laisse couler mes larmes.

Les jours passent. Je deviens une ombre dans ma propre maison. Les petits-enfants ne viennent plus me voir dans ma chambre ; Sophie leur dit que « mamie a besoin de repos ». Un soir, j’entends Guillaume parler au téléphone :

— Oui, maman hésite encore… Mais je pense qu’on va réussir à la convaincre.

Convaincre ? Me forcer plutôt !

Un matin, je décide d’aller voir la résidence dont ils parlent tant. C’est propre, lumineux, mais impersonnel. Les résidents jouent aux cartes ou regardent la télévision en silence. Une animatrice me sourit gentiment :

— Ici, vous serez bien entourée !

Mais entourée de qui ? De gens qui attendent que le temps passe ?

Je rentre chez moi bouleversée. La maison me semble plus froide que jamais. Je croise Sophie dans l’escalier.

— Alors ? Ça t’a plu ?

Je ne réponds pas.

Le soir venu, je prends une décision. J’attends que Guillaume soit seul dans le salon.

— Guillaume, tu veux vraiment que je parte ? Dis-le-moi en face.

Il hésite longtemps avant de répondre.

— Maman… On a besoin d’avancer. On ne peut pas rester coincés dans le passé.

Je sens mon cœur se briser une seconde fois.

— Et moi ? Je fais quoi maintenant ?

Il baisse la tête.

Cette nuit-là, je ne dors pas. Je repense à tout ce que j’ai sacrifié : mes rêves de voyage, mes envies d’indépendance, mes passions abandonnées pour élever Guillaume seule après la mort de son père. Et voilà comment il me remercie ?

Le lendemain matin, je commence à trier mes affaires. Chaque objet me rappelle un souvenir : le foulard offert par mon mari lors de notre premier voyage à Paris ; le dessin maladroit de Guillaume pour la fête des mères ; la vieille théière ébréchée qui appartenait à ma mère.

Je réalise alors que je ne suis pas qu’une mère ou une grand-mère : je suis aussi une femme qui a droit au respect et à la dignité.

Quelques semaines plus tard, je signe la vente de ma part de la maison. J’emménage dans un petit appartement près du parc de la Tête d’Or. Les premiers jours sont difficiles ; je pleure souvent en pensant à tout ce que j’ai perdu. Mais peu à peu, je découvre une nouvelle liberté : je vais au cinéma seule, je m’inscris à un atelier d’écriture, je rencontre d’autres femmes qui ont vécu la même chose.

Un soir, Guillaume m’appelle.

— Maman… Tu me manques.

Sa voix tremble. Je souris tristement.

— Moi aussi tu me manques, mon fils. Mais il fallait que je pense enfin à moi.

Aujourd’hui encore, parfois la solitude me pèse. Mais je sais que j’ai fait ce qu’il fallait pour me retrouver.

Est-ce donc cela le prix de l’amour maternel ? Donner tout jusqu’à s’oublier soi-même ? Et vous… jusqu’où iriez-vous par amour pour vos enfants ?