Je suis la bonne invisible : mon combat pour exister dans ma propre famille
— Sophie, tu as encore oublié de repasser la chemise de Paul !
La voix sèche de ma belle-mère, Monique, claque dans la cuisine comme un coup de fouet. Je sursaute, la main tremblante sur le manche du fer à repasser. Mon ventre rond me rappelle à chaque instant que je ne suis plus seule, que je porte un enfant, mais ici, personne ne semble s’en soucier. Je suis la bonne, la cuisinière, l’ombre silencieuse qui s’affaire du matin au soir dans cette vieille maison normande.
Paul, mon mari, rentre tard du travail. Il m’embrasse distraitement sur le front, les yeux déjà rivés sur son téléphone. Il ne remarque pas les cernes sous mes yeux, ni la fatigue qui me ronge. Il ne voit pas non plus les petites humiliations quotidiennes : les remarques acerbes de Monique, les soupirs exaspérés de son père, Gérard, quand le dîner n’est pas prêt à l’heure. Même Camille, la sœur cadette de Paul, me regarde avec ce mépris tranquille des gens qui n’ont jamais eu à se battre pour être aimés.
Je n’étais pas comme ça avant. Avant de venir vivre ici, j’avais un travail à la médiathèque municipale de Caen. J’aimais conseiller les lecteurs, sentir l’odeur des livres neufs, discuter avec mes collègues autour d’un café. Mais quand Paul a perdu son emploi et qu’on a dû quitter notre appartement, ses parents nous ont « généreusement » accueillis chez eux. Je croyais que ce serait temporaire. Trois mois sont devenus six, puis un an. Et moi, je me suis effacée.
— Sophie, tu pourrais au moins faire un effort pour t’habiller correctement… On dirait une souillon !
Monique me lance ce commentaire alors que je sers le dîner. Je baisse les yeux sur ma robe en coton, tachée de sauce tomate. Je n’ai même plus la force de répondre. Paul ne dit rien. Il ne dit jamais rien.
La nuit, je m’allonge sur le matelas trop mou de notre petite chambre mansardée et j’écoute les bruits de la maison : les pas lourds de Gérard dans le couloir, le rire étouffé de Camille au téléphone avec ses amies. Je caresse mon ventre et je murmure à mon bébé : « Tu verras, on s’en sortira… » Mais je n’y crois plus vraiment.
Un matin, alors que je prépare le petit-déjeuner, Monique entre dans la cuisine en trombe.
— Tu pourrais te dépêcher ? J’ai rendez-vous chez le coiffeur à 9h !
Je serre les dents. J’ai rendez-vous chez la sage-femme à 10h30 à Bayeux et il faut encore que je prenne le bus parce que Paul a besoin de la voiture pour aller à un entretien d’embauche. Je n’ose pas protester. Je prépare le café, tartine les pains grillés, range la vaisselle sale.
Quand enfin j’arrive au cabinet médical, en retard et essoufflée, la sage-femme me regarde avec douceur.
— Vous allez bien, Sophie ?
Je fonds en larmes. Elle me tend un mouchoir et me laisse parler. Pour la première fois depuis des mois, quelqu’un m’écoute sans juger. Je lui raconte tout : l’indifférence de Paul, la froideur de mes beaux-parents, la solitude qui me ronge.
— Vous avez le droit d’exister pour vous-même, murmure-t-elle en posant une main sur mon bras.
Sur le chemin du retour, je me répète cette phrase comme un mantra. Mais dès que je franchis le seuil de la maison, la réalité me rattrape.
— Où étais-tu passée ? On a failli manger froid !
C’est Gérard cette fois-ci. Je m’excuse machinalement et file dans ma chambre. Je m’assieds sur le lit et regarde par la fenêtre le ciel gris de Normandie. J’ai envie de hurler.
Le soir même, alors que tout le monde est devant la télévision, je prends mon courage à deux mains et m’adresse à Paul :
— Est-ce qu’on peut parler ?
Il soupire mais me suit dans notre chambre.
— Je n’en peux plus… Je me sens invisible ici. J’ai besoin que tu me soutiennes.
Il hausse les épaules.
— Tu exagères… Mes parents t’aident déjà beaucoup en nous hébergeant.
— Ce n’est pas une vie ! Je suis enceinte et personne ne s’en soucie !
Il détourne les yeux.
— On n’a pas le choix pour l’instant…
Je sens une colère sourde monter en moi. Pour la première fois depuis longtemps, je ne ravale pas mes larmes.
— Moi j’ai le choix ! Je refuse que notre enfant grandisse dans cette ambiance toxique !
Paul reste silencieux. Je comprends alors qu’il ne sera jamais celui dont j’ai besoin.
Cette nuit-là, je dors mal. Au petit matin, je fais ma valise en silence. J’appelle ma sœur Claire à Caen.
— Viens chez moi, Sophie. Tu as ta place ici.
Je descends l’escalier avec ma valise. Monique me regarde d’un air incrédule.
— Où crois-tu aller ?
Je la fixe droit dans les yeux.
— Chez moi.
Je claque la porte derrière moi sans me retourner.
Dans le train vers Caen, je sens enfin l’air frais entrer dans mes poumons. J’ai peur, bien sûr. Mais pour la première fois depuis des mois, j’ai l’impression d’exister à nouveau.
Est-ce qu’on a vraiment le droit de tout quitter pour se sauver soi-même ? Est-ce égoïste de choisir sa propre dignité plutôt que le confort des autres ?