« Je ne t’ai pas élevée pour que tu sois la fille d’une autre » : Mon combat entre deux familles
« Tu n’es plus ma fille, tu es devenue la leur ! »
La voix de ma mère résonne encore dans le couloir étroit de notre appartement HLM à Créteil. Je serre la poignée de la porte, mes doigts tremblent. Derrière moi, dans la cuisine, l’odeur du café froid se mêle à celle des médicaments de ma belle-mère, posés en vrac sur la table. Je n’ai pas eu le temps de finir mon petit-déjeuner ; je n’ai plus le temps pour rien, en fait.
« Maman, ce n’est pas si simple… »
Elle me coupe, les yeux brillants de colère et de larmes contenues. « Tu crois que c’est simple pour moi ? Tu crois que j’ai élevé ma fille seule, après que ton père nous ait laissées, pour te voir t’épuiser chez les autres ? »
Je baisse la tête. Je voudrais lui dire que je comprends, que je ressens aussi ce vide laissé par mon père, ce manque d’appartenance. Mais les mots restent coincés dans ma gorge. Depuis des semaines, je partage mes journées entre le travail à la mairie, les courses, les soins à ma belle-mère — Madame Lefèvre — et les visites à ma mère qui se sentent de plus en plus comme des convocations au tribunal.
Mon mari, Julien, fait ce qu’il peut. Mais il travaille tard à l’hôpital et sa mère a besoin d’aide pour tout : se lever, se laver, manger. Depuis son AVC, elle n’est plus que l’ombre d’elle-même. Parfois, elle me regarde sans me reconnaître. Parfois, elle m’appelle « maman ».
« Tu n’as pas à porter tout ça seule », me répète Julien. Mais qui d’autre le ferait ? Sa sœur habite à Lyon et ne vient qu’aux anniversaires. Les aides-soignantes passent une heure par jour, pas plus.
Un soir, alors que je rentre chez moi après une longue journée, je trouve ma mère assise sur le banc devant l’immeuble. Elle fume une cigarette, chose qu’elle ne fait jamais en temps normal.
« Tu sais ce que ça fait d’être seule ? » me lance-t-elle sans préambule.
Je m’assois à côté d’elle. Le silence s’installe, pesant.
« J’ai tout sacrifié pour toi », murmure-t-elle. « Et maintenant tu sacrifies tout pour elle. »
Je sens la colère monter en moi. « Ce n’est pas pareil ! Elle est malade, maman ! Et toi… tu es forte ! »
Elle écrase sa cigarette d’un geste sec. « Forte ? On n’est jamais forte quand on perd son enfant. »
Je voudrais hurler que je ne l’ai pas abandonnée, que je fais juste ce que je peux. Mais je me tais. Parce qu’au fond, une part de moi culpabilise. Je me souviens des soirs où elle pleurait dans la chambre voisine après le départ de papa. Je me souviens de ses mains usées par le ménage chez les autres pour payer mes études.
Le lendemain matin, alors que je prépare le petit-déjeuner de Madame Lefèvre, elle me prend la main.
« Tu es gentille, Camille… Tu es comme ma fille. »
Je souris tristement. J’ai toujours rêvé d’une famille unie, d’un père qui m’aurait protégée, d’une mère qui n’aurait pas eu à se battre seule. Aujourd’hui, j’ai deux familles et j’ai l’impression de n’en satisfaire aucune.
À la mairie, mes collègues me trouvent fatiguée. « Tu devrais penser à toi », me conseille Sandrine à la pause café.
Mais comment penser à moi quand deux femmes attendent tout de moi ?
Un dimanche après-midi, alors que je tente de préparer un gratin pour Julien et sa mère, mon téléphone vibre : c’est maman.
« Je suis tombée dans l’escalier », souffle-t-elle faiblement.
Je laisse tout en plan et fonce chez elle. Elle a la cheville enflée mais refuse d’aller à l’hôpital. « Je ne veux pas te déranger plus », dit-elle avec amertume.
Je m’occupe d’elle toute la nuit. Le lendemain matin, alors qu’elle dort enfin, je m’effondre dans la cuisine et éclate en sanglots silencieux.
Julien me rejoint plus tard dans la journée.
« Tu ne peux pas continuer comme ça », dit-il doucement en caressant mes cheveux.
Je secoue la tête. « Si je lâche l’une ou l’autre… j’ai peur de perdre les deux. »
Il soupire. « Et toi, tu te perds où dans tout ça ? »
Cette question me hante pendant des jours.
Un soir, je décide d’inviter maman à dîner chez nous. Elle accepte à contrecœur. À table, le silence est pesant jusqu’à ce que Madame Lefèvre demande : « Camille, tu peux m’aider avec mon verre ? »
Maman détourne les yeux. Je sens sa douleur mais aussi sa fierté blessée.
Après le repas, alors que je raccompagne maman à l’arrêt du bus, elle s’arrête brusquement.
« Tu sais… Je t’en veux parce que j’ai peur qu’un jour tu ne reviennes plus vers moi. »
Je prends sa main dans la mienne.
« Je suis ta fille, maman. Mais je suis aussi la femme de Julien… et parfois j’aimerais juste être Camille. »
Elle sourit tristement et monte dans le bus sans un mot de plus.
Ce soir-là, allongée dans mon lit entre deux mondes qui s’effritent, je me demande :
Où finit le devoir et où commence l’amour ? Est-ce qu’on peut vraiment appartenir à deux familles sans se perdre soi-même ? Qu’en pensez-vous ?