Je ne suis pas votre domestique : L’histoire de Claire, femme de Lyon
« Claire, tu as encore oublié de repasser la chemise d’Antoine ! » La voix sèche de ma belle-mère résonne dans la cuisine, tranchant le silence du matin. Je serre la poignée de la cafetière, les jointures blanchies par la tension. Cela fait huit ans que je vis dans cette maison à Lyon, huit ans que chaque jour ressemble au précédent : les repas à préparer, le linge à laver, les courses à faire, et toujours ce regard désapprobateur posé sur moi.
Antoine, mon mari, ne dit rien. Il lit son journal, indifférent à la scène. Sa sœur, Camille, passe derrière moi et laisse tomber son sac sur la table, sans un mot, comme si j’étais invisible. Je me demande parfois si je le suis vraiment. « Claire, tu pourrais au moins faire un effort pour le dîner de ce soir, non ? » ajoute ma belle-mère, les bras croisés. Je hoche la tête, incapable de répondre. À quoi bon ? Ici, mes mots se perdent dans le vide.
Je n’ai pas toujours été ainsi. Avant Antoine, j’étais pleine de rêves. Je voulais ouvrir une librairie, organiser des ateliers d’écriture, voyager en Bretagne… Mais tout cela s’est effacé, lentement, au fil des années. Au début, je croyais que c’était normal, que le mariage demandait des sacrifices. Mais à quel moment ai-je cessé d’exister pour devenir la domestique de cette famille ?
Un soir, alors que je débarrasse la table, Camille laisse tomber son verre par terre. Il se brise en mille morceaux. « Claire, tu pourrais faire attention ! » lance-t-elle, comme si c’était ma faute. Antoine ne lève même pas les yeux. Je m’accroupis pour ramasser les débris, les larmes me montant aux yeux. Ma belle-mère soupire : « Franchement, on ne peut rien te confier. »
Je me réfugie dans la salle de bains, ferme la porte à clé. Je m’assois sur le carrelage froid, la tête entre les mains. Qui suis-je devenue ? Je repense à ma mère, à Grenoble, qui me disait toujours : « Ne laisse jamais personne éteindre ta lumière, Claire. » Mais ici, il ne reste que des ombres.
Un dimanche, alors que je prépare le déjeuner, mon père m’appelle. Sa voix est douce, inquiète. « Tu vas bien, ma chérie ? On ne te voit plus… » Je mens, comme d’habitude. « Oui, tout va bien, papa. » Mais il sent que quelque chose ne va pas. « Tu sais, tu as le droit d’être heureuse. » Je raccroche, la gorge serrée.
Le soir, j’ose aborder Antoine. « Antoine, j’aimerais qu’on parle. » Il soupire, agacé. « Encore quoi ? » Je prends mon courage à deux mains. « Je me sens seule ici. J’ai l’impression de n’être qu’une bonne à tout faire. » Il hausse les épaules. « Tu exagères, Claire. Ma mère est exigeante, c’est tout. Et puis, c’est normal que tu t’occupes de la maison, tu ne travailles pas. »
Je sens la colère monter. « Mais j’ai des rêves, moi aussi ! Je voulais ouvrir une librairie, tu te souviens ? » Il rit, moqueur. « Une librairie ? Avec quel argent ? Tu ne tiendrais pas une semaine. » Ses mots me transpercent. Je me tais, vaincue.
Les semaines passent, identiques. Je deviens l’ombre de moi-même. Un matin, alors que je fais les courses au marché de la Croix-Rousse, une vieille amie, Sophie, m’interpelle. « Claire ! Ça fait des années ! » Elle me serre dans ses bras, me regarde avec inquiétude. « Tu as l’air fatiguée… » Je fonds en larmes. Elle m’emmène boire un café. Je lui raconte tout, sans filtre. Elle me prend la main. « Tu n’es pas obligée de vivre ça, tu sais. »
Ses mots résonnent en moi toute la journée. Je commence à rêver, timidement, à une autre vie. Je me mets à écrire, la nuit, dans un carnet caché sous mon oreiller. J’imagine des histoires, des femmes qui s’enfuient, qui se battent pour leur liberté. Je me surprends à sourire.
Un soir, alors que je prépare le dîner, ma belle-mère entre dans la cuisine. « Tu pourrais faire un effort pour ta tenue, Claire. On reçoit du monde ce soir. » Je la regarde, droit dans les yeux. « Je ne suis pas votre domestique. » Elle reste bouche bée. Antoine arrive, alerté par le ton. « Qu’est-ce qui se passe ici ? » Je prends une grande inspiration. « J’en ai assez. Je ne veux plus vivre comme ça. »
Le silence tombe. Ma belle-mère s’offusque. « Après tout ce qu’on a fait pour toi ! » Je ris, nerveuse. « Vous n’avez rien fait pour moi. Vous m’avez utilisée. » Antoine s’énerve. « Si tu n’es pas contente, tu sais où est la porte. »
Je monte dans ma chambre, fais une valise à la hâte. Je descends, la tête haute. « Je pars. » Antoine me regarde, incrédule. « Tu ne tiendras pas deux jours toute seule. » Je lui souris tristement. « On verra bien. »
Je prends le train pour Grenoble, chez mes parents. Ma mère m’accueille en larmes. « Ma fille… » Je m’effondre dans ses bras. Les premiers jours sont difficiles. Je me sens vide, perdue. Mais peu à peu, je retrouve des couleurs. Je commence à travailler dans une petite librairie du quartier. Je retrouve Sophie, je ris à nouveau. J’écris, beaucoup. Je me reconstruis.
Parfois, la peur me saisit. Ai-je fait le bon choix ? Mais je repense à cette phrase : « Tu as le droit d’être heureuse. » Aujourd’hui, je me bats pour moi. Pour la première fois depuis longtemps, je me sens vivante.
Et vous, combien de temps supporteriez-vous de vivre dans l’ombre des autres ? À quel moment décide-t-on de choisir sa propre lumière ?