Je ne suis pas votre domestique : L’histoire de Claire de Lyon

« Claire, tu pourrais au moins débarrasser la table ! » La voix sèche de ma belle-mère, Monique, résonne dans la cuisine. Je serre les dents, ramasse les assiettes sales et les empile sans un mot. Antoine, mon mari, ne lève même pas les yeux de son téléphone. Je me sens invisible, comme chaque dimanche depuis huit ans.

Quand j’ai épousé Antoine, je croyais à la promesse d’une vie à deux. Mais très vite, j’ai compris que dans cette famille lyonnaise bourgeoise, la belle-fille n’est qu’une extension du service. Monique décide de tout : le menu du déjeuner, la couleur des rideaux, même la façon dont je dois élever nos enfants, Lucie et Paul. « Chez nous, on fait comme ça », répète-t-elle sans cesse. Chez nous… Mais où est mon chez-moi ?

Je me revois, il y a dix ans, jeune étudiante en lettres modernes à l’Université Lyon 2. J’avais des rêves : écrire un roman, voyager en Italie, ouvrir une librairie. Mais après la naissance de Lucie, tout s’est effacé. Antoine voulait que je reste à la maison « pour le bien des enfants ». Sa mère a applaudi : « Une vraie mère française ! » J’ai accepté. Par amour. Par peur aussi.

Aujourd’hui, je suis fatiguée. Fatiguée de courir après les attentes des autres. Fatiguée de sourire quand Monique critique ma tarte aux pommes (« Un peu trop sucrée, non ? ») ou quand Antoine oublie mon anniversaire. Fatiguée d’être celle qui gère tout : les devoirs, les lessives, les rendez-vous chez le médecin. Même mes propres parents me disent : « Tu as de la chance d’avoir un mari qui travaille bien. » Mais à quoi bon cette chance si je me sens prisonnière ?

Un soir d’automne, alors que je range la chambre de Lucie, elle me demande : « Maman, pourquoi tu ne ris jamais ? » Son regard innocent me transperce. Je m’effondre sur le lit et éclate en sanglots. Lucie me serre fort dans ses bras minuscules. À cet instant, je comprends que je ne peux plus continuer ainsi.

Le lendemain, j’ose parler à Antoine. « Je veux reprendre mes études et travailler. Je ne peux plus vivre comme ça. » Il hausse les épaules : « Mais pourquoi ? On n’a pas besoin d’argent. Tu as tout ici. » Je sens la colère monter : « Non, je n’ai pas tout ! J’ai besoin d’exister pour moi-même ! » Il soupire et quitte la pièce.

Les semaines passent. Monique vient plus souvent sous prétexte de « m’aider ». En réalité, elle surveille tout : « Tu devrais repasser les chemises d’Antoine comme ceci… Les enfants mangent trop de pâtes… Tu n’as pas encore rangé le salon ? » Un jour, elle me lance : « Tu sais Claire, une femme doit savoir rester à sa place. » Cette phrase me brûle le cœur.

Je décide alors d’agir. J’envoie ma candidature pour un master en littérature comparée à l’université. J’en parle à mes parents ; mon père me regarde avec inquiétude : « Et les enfants ? Et Antoine ? » Ma mère soupire : « Tu vas te fatiguer pour rien… » Mais cette fois-ci, je ne cède pas.

Un soir, alors que je prépare le dîner, Antoine rentre plus tôt que d’habitude. Il s’assoit en silence puis murmure : « Tu comptes vraiment reprendre tes études ? Et si ça ne marche pas ? » Je lui réponds calmement : « Je préfère échouer en essayant qu’étouffer en silence toute ma vie. » Il détourne les yeux.

Les tensions montent à la maison. Les enfants sentent l’atmosphère pesante ; Lucie fait des cauchemars, Paul devient colérique. Un dimanche midi, Monique explose : « Tu détruis cette famille avec tes caprices ! Tu n’es qu’une ingrate ! » Antoine reste muet. Je me lève et quitte la table sans un mot.

Dans la solitude de ma chambre, je relis une lettre que j’avais écrite à vingt ans : « Ne laisse jamais personne décider à ta place qui tu dois être. » Les larmes coulent sur mes joues mais je sens une force nouvelle grandir en moi.

Quelques semaines plus tard, je reçois la réponse de l’université : admise ! Je saute de joie avec Lucie et Paul qui m’embrassent en riant. Antoine reste distant mais je sens qu’il commence à comprendre que ce n’est pas un caprice mais une question de survie.

Le jour de la rentrée universitaire arrive enfin. Je traverse le campus avec le cœur battant ; je retrouve ce sentiment oublié d’exister pour moi-même. Les premiers cours sont difficiles mais exaltants ; je rencontre d’autres femmes qui reprennent leurs études après des années de sacrifices familiaux.

À la maison, rien n’est simple : Monique boude, Antoine se renferme, les enfants réclament plus d’attention. Mais chaque soir, en travaillant sur mes dissertations, je sens que je reprends peu à peu possession de ma vie.

Un soir d’hiver, alors que je corrige un devoir sur Flaubert, Lucie s’approche et me dit : « Maman, tu es belle quand tu souris comme ça. » Je la serre contre moi et réalise que mon bonheur rejaillit déjà sur mes enfants.

Aujourd’hui encore tout n’est pas réglé : Antoine et moi devons réapprendre à nous parler ; Monique n’a pas changé ; mes parents restent sceptiques. Mais pour la première fois depuis longtemps, je me sens vivante.

Est-ce égoïste de vouloir exister pour soi-même ? Ou bien est-ce le seul moyen d’apprendre à aimer vraiment les autres ? Qu’en pensez-vous ?