Je n’aurais jamais cru devoir feindre la mort pour survivre – Mon combat contre la violence conjugale dans une famille française
« Tu ne sers à rien, Anne ! » La voix de Michel résonne encore dans ma tête, même des mois après cette nuit-là. Je me souviens du claquement sec de la porte, du verre qui explose contre le mur, de la peur qui me serre la gorge. Mais ce soir-là, tout a basculé.
Je suis tombée lourdement sur le carrelage froid de la cuisine, le souffle coupé. J’ai senti le goût métallique du sang envahir ma bouche. Michel s’est penché sur moi, ses yeux injectés de rage. « Tu l’as cherché », a-t-il craché avant de s’éloigner, persuadé qu’il venait de me tuer. J’ai fermé les yeux, retenant ma respiration, priant pour qu’il parte. J’ai entendu ses pas s’éloigner, puis le silence. Un silence assourdissant, pesant, qui m’a laissée seule avec ma terreur et ma honte.
Je n’ai pas bougé pendant de longues minutes. Je ne savais pas s’il allait revenir, s’il allait vérifier. J’ai pensé à mes enfants, à Pauline et à Julien, partis faire leur vie à Bordeaux et à Lyon. Je me suis demandé ce qu’ils diraient s’ils me voyaient là, brisée, humiliée, réduite à feindre la mort pour survivre. Comment en étais-je arrivée là ?
Michel n’a pas toujours été comme ça. Quand nous nous sommes rencontrés à la fac de Limoges, il était doux, drôle, passionné par la littérature. Nous avions des rêves simples : une maison à la campagne, des enfants heureux, des dîners entre amis. Mais les années ont passé, les frustrations se sont accumulées. Le chômage l’a rendu amer, puis violent. Au début, ce n’étaient que des mots durs, des silences glacés. Puis les cris sont venus, les portes claquées, les objets jetés. Et enfin les coups.
J’ai longtemps cru que c’était de ma faute. Que si je faisais plus d’efforts, si je parlais moins fort ou si je rentrais plus tôt du travail à la mairie, il changerait. Mais rien n’y faisait. Il trouvait toujours une raison pour me rabaisser : un plat trop salé, une facture oubliée, un mot de travers.
Ce soir-là, allongée sur le sol, j’ai compris que je ne pouvais plus continuer. J’ai rampé jusqu’à la salle de bains, j’ai lavé mon visage en silence. J’ai attrapé mon vieux téléphone caché derrière le radiateur – je l’avais gardé au cas où – et j’ai envoyé un message à mon amie Claire : « Aide-moi. »
Claire est arrivée une heure plus tard, discrète comme une ombre. Elle m’a enveloppée dans son manteau et m’a emmenée chez elle, dans son petit appartement au-dessus de la boulangerie du village voisin. Je me suis effondrée dans ses bras en sanglotant :
— Il croit que je suis morte…
— Chut… Tu es vivante, Anne. Tu es vivante et tu vas t’en sortir.
Les jours suivants ont été flous. Claire m’a aidée à porter plainte à la gendarmerie de Saint-Junien. Les gendarmes m’ont posé mille questions : « Depuis quand dure cette situation ? Pourquoi n’avez-vous rien dit plus tôt ? » J’avais honte de mes réponses. La peur du regard des autres était presque aussi forte que celle de Michel.
J’ai passé trois semaines chez Claire avant que la justice ne prononce une ordonnance d’éloignement contre Michel. Mais même loin de lui, je n’arrivais pas à dormir sans sursauter au moindre bruit. J’avais peur qu’il surgisse derrière chaque porte.
Pauline et Julien sont venus me voir dès qu’ils ont appris ce qui s’était passé. Ils étaient bouleversés :
— Maman… Pourquoi tu ne nous as rien dit ?
— Je voulais vous protéger… Je ne voulais pas que vous ayez honte de moi.
Pauline m’a serrée très fort contre elle :
— Tu n’as rien fait de mal. C’est lui le coupable.
Petit à petit, j’ai commencé à revivre. J’ai trouvé un petit emploi dans la bibliothèque municipale du village ; les livres ont été mes premiers compagnons dans cette nouvelle vie. Les habitants m’ont accueillie avec bienveillance – certains savaient sans oser en parler, d’autres faisaient semblant d’ignorer mon histoire.
Mais il y avait aussi des regards lourds de jugement : « Elle a dû faire quelque chose pour qu’il devienne comme ça… » Ou encore : « On ne sait jamais ce qui se passe vraiment dans un couple… » Ces mots me blessaient plus que je ne voulais l’admettre.
Un soir d’automne, alors que je rangeais les rayons de la bibliothèque, une femme est venue me voir discrètement :
— Je vous ai vue à la gendarmerie… Moi aussi je vis ça chez moi…
Nous avons parlé longtemps ce soir-là. J’ai compris que mon histoire n’était pas unique ; que tant d’autres femmes vivaient dans la peur et le silence.
Aujourd’hui encore, il m’arrive de me réveiller en sursaut en croyant entendre la voix de Michel. Mais je me lève chaque matin avec la certitude d’avoir fait le bon choix. J’aide désormais d’autres femmes à sortir du silence ; nous avons créé un petit groupe de parole au centre social du village.
Parfois je me demande : pourquoi tant de femmes restent-elles prisonnières ? Est-ce la honte ? La peur ? Ou simplement l’espoir fou que l’amour peut tout réparer ? Et vous… Qu’auriez-vous fait à ma place ?