J’ai tout risqué pour mes triplés – le choix impossible d’une mère française
— Camille, il faut que vous compreniez… Si vous continuez cette grossesse, vous risquez de tout perdre. Vous, et vos enfants.
La voix du docteur Lefèvre résonne encore dans ma tête, froide et implacable. Je serre la main de mon mari, Antoine, si fort qu’il en a les jointures blanches. Dans la salle d’attente de l’hôpital de Tours, le temps s’est arrêté. Je sens le regard de ma mère, Françoise, posé sur moi, inquiet et désapprobateur. Elle murmure :
— Camille, écoute les médecins… Pense à ta santé, pense à nous.
Mais comment pourrais-je choisir ? Comment pourrais-je décider lequel de mes trois bébés a le droit de vivre ?
Tout a commencé un matin de février, quand le test est apparu positif. Après deux ans de traitements et d’espoirs déçus, j’étais enceinte. Antoine m’a soulevée dans ses bras en riant, et nous avons pleuré ensemble de bonheur. Mais à la première échographie, la surprise : trois cœurs battaient. Trois petits miracles. Trois vies à aimer.
Au début, tout allait bien. Mais à la 18e semaine, tout s’est effondré. Le diagnostic est tombé : pré-éclampsie sévère, menace d’accouchement prématuré. Les médecins ont parlé de « réduction embryonnaire », un terme froid pour une décision qui me déchirait l’âme.
— Madame Martin, il faut choisir. Si vous gardez les trois, vous risquez de tous les perdre.
Antoine a pleuré cette nuit-là. Il voulait me protéger, il voulait qu’on ait au moins un enfant vivant. Mais moi… moi je sentais déjà chacun d’eux bouger sous ma peau. Comment aurais-je pu choisir ?
Les semaines suivantes ont été un enfer. Ma mère venait chaque jour me supplier d’écouter la raison. Mon père restait silencieux, mais je voyais sa peur dans ses yeux. Les amis se sont éloignés, gênés par notre douleur. Même Antoine s’est refermé sur lui-même.
Je passais mes journées allongée dans le salon, surveillée par une sage-femme venue du CHU. Les contractions me réveillaient la nuit ; la peur ne me quittait plus. J’ai supplié Dieu, j’ai crié dans l’oreiller pour ne pas réveiller Antoine. J’ai écrit des lettres à chacun de mes enfants, au cas où je ne survivrais pas.
Un soir de mai, alors que la pluie battait contre les vitres, Antoine a craqué :
— Camille, tu vas mourir si tu continues ! Et si on perd tout ? Je ne veux pas te perdre…
Je lui ai pris le visage entre mes mains tremblantes :
— Je ne peux pas choisir entre eux. Je préfère mourir que de vivre avec ce choix sur la conscience.
Il a pleuré dans mes bras comme un enfant.
À l’hôpital, les médecins sont devenus plus insistants. On m’a proposé un rendez-vous avec un psychologue. J’ai accepté, mais je savais déjà ce que je voulais : me battre pour mes trois enfants.
Les semaines ont passé dans l’angoisse et l’attente. Chaque jour était une victoire. À 28 semaines, j’ai été hospitalisée d’urgence : tension à 19, reins en souffrance. On m’a préparée pour une césarienne en urgence.
Dans la salle d’opération, j’ai eu peur comme jamais auparavant. J’ai pensé à Antoine, à mes parents… et à ces trois petits êtres qui allaient naître trop tôt.
— Madame Martin, tenez bon…
J’ai senti qu’on m’arrachait le ventre. Puis trois cris minuscules ont déchiré le silence. Trois garçons : Louis, Paul et Jules.
Ils ont été emmenés en réanimation néonatale. Je n’ai pu les voir que deux jours plus tard, branchés à des machines, minuscules et fragiles comme des oisillons tombés du nid.
Les semaines suivantes ont été un combat quotidien : infections, détresse respiratoire, nuits blanches à prier devant les couveuses. Antoine et moi nous relayions auprès d’eux ; ma mère venait tous les jours avec des plats faits maison et des mots d’encouragements maladroits.
Un soir, alors que Paul faisait une nouvelle infection pulmonaire, j’ai craqué devant l’infirmière :
— Est-ce que j’ai fait le bon choix ? Est-ce que j’ai condamné mes enfants par orgueil ?
Elle m’a serrée dans ses bras :
— Vous êtes une mère courageuse. Personne ne peut juger votre choix.
Petit à petit, mes garçons ont grandi. Après trois mois d’hôpital, nous avons enfin pu rentrer à la maison avec eux. La vie n’a pas été facile : Louis a gardé des séquelles pulmonaires ; Jules doit voir un orthophoniste ; Paul fait encore des cauchemars la nuit.
Mais chaque matin où je les vois courir dans le jardin sous le regard attendri d’Antoine et de mes parents, je sais que je referais le même choix.
Aujourd’hui encore, certains membres de ma famille me reprochent mon entêtement ; d’autres m’admirent en silence. Moi… je vis avec la peur au ventre qu’un jour on me dise que l’un d’eux ne s’en sortira pas.
Mais je regarde mes fils et je me demande : auriez-vous fait un autre choix à ma place ? Peut-on vraiment demander à une mère de choisir entre ses enfants ?