J’ai laissé Maman à la maison de retraite : pourrai-je un jour me pardonner ?

« Tu m’abandonnes, Paul ? »

La voix de Maman tremblait, son regard accroché au mien, mélange d’incompréhension et de peur. J’avais beau lui expliquer, lui répéter que c’était pour son bien, que je ne pouvais plus la laisser seule dans cet appartement du centre de Nantes, rien n’y faisait. Elle serrait ma main si fort que j’en avais mal aux jointures. Derrière nous, l’infirmière attendait, gênée, le badge à la main.

Je me souviens de chaque détail : l’odeur de désinfectant, les couloirs trop blancs, les visages fatigués des autres résidents. Je me souviens surtout de la honte qui me brûlait la gorge. « Je reviens demain, Maman. Je te le promets. » Mais même moi, je n’y croyais pas.

Tout a commencé il y a deux ans, quand Maman a commencé à oublier les choses. D’abord des détails : ses lunettes, l’heure du rendez-vous chez le médecin. Puis elle s’est perdue dans le quartier où elle vivait depuis trente ans. J’ai minimisé, comme on fait tous. « C’est l’âge, Paul », disait ma sœur Claire. Mais moi, je savais que ce n’était pas seulement l’âge.

Papa était parti depuis longtemps. Claire vivait à Lyon avec ses trois enfants et un mari qui ne supportait pas les allers-retours. Moi, j’étais le fils célibataire, celui qui « avait le temps ». J’ai tout pris sur moi : les courses, les papiers, les visites chez le neurologue. J’ai même refusé une promotion pour rester plus près d’elle. Mais à force de nuits blanches et d’angoisse, j’ai fini par craquer.

Un soir, en rentrant du travail, j’ai trouvé Maman assise sur le palier, en pleurs. Elle avait oublié le code de l’immeuble et pensait que je l’avais abandonnée. Ce soir-là, j’ai compris que je n’y arriverais plus seul.

Le lendemain, j’ai appelé Claire. « Il faut qu’on parle », ai-je dit d’une voix étranglée. Elle a soupiré : « Tu veux la mettre en maison ? »

On s’est disputés comme jamais. Elle m’a reproché de vouloir me débarrasser de Maman, moi je lui ai balancé qu’elle ne faisait rien pour nous aider. On a raccroché fâchés. J’ai passé la nuit à pleurer dans la cuisine.

Les semaines suivantes ont été un enfer. Je culpabilisais à chaque instant : quand je laissais Maman seule pour aller travailler, quand je la voyais chercher ses mots ou oublier mon prénom. J’ai consulté des forums, parlé à des assistantes sociales. Toutes disaient la même chose : « Il faut penser à vous aussi. » Mais comment penser à soi quand on a été élevé par une femme qui s’est sacrifiée toute sa vie ?

Le jour où j’ai visité la maison de retraite Les Glycines, j’ai su que c’était inévitable. La directrice m’a parlé doucement : « Vous savez, Monsieur Dubois, il n’y a pas de bonne solution. Juste celle qui vous permettra de tenir encore debout. »

J’ai signé les papiers en tremblant.

Le matin du départ, Maman était étrangement calme. Elle a mis sa plus belle robe bleue et s’est maquillée comme pour une fête. Dans la voiture, elle m’a demandé où on allait. J’ai menti : « On va voir des amis à toi. »

À l’arrivée, elle a compris. Elle s’est agrippée à moi comme une enfant. L’infirmière a posé une main sur mon épaule : « On va bien s’occuper d’elle, vous verrez. »

Mais comment croire ces mots quand on sent le vide se creuser en soi ?

Depuis ce jour-là, je vis avec ce poids sur la poitrine. Je vais la voir tous les deux jours. Parfois elle me reconnaît, parfois non. Parfois elle me demande quand on rentre à la maison.

Claire est venue une fois, en coup de vent, avec ses enfants qui couraient partout dans le salon commun. Elle a pleuré en silence puis est repartie sans un mot.

Les voisins me jugent à demi-mot : « Tu sais, moi je pourrais jamais faire ça à ma mère… » Au travail aussi, certains collègues évitent mon regard.

Je dors mal. Je rêve souvent de Maman jeune, riant dans notre jardin d’enfance à Saint-Brieuc. Je me réveille en sueur avec cette question qui me hante : ai-je fait le bon choix ?

Un dimanche après-midi, alors que je m’apprêtais à partir après une visite difficile – Maman avait refusé de manger et m’avait traité d’étranger – une aide-soignante m’a arrêté dans le couloir.

« Vous savez, Monsieur Dubois… Votre mère parle souvent de vous aux autres résidents. Elle dit que vous êtes un bon fils. »

J’ai fondu en larmes devant elle.

Aujourd’hui encore, des mois après ce jour fatidique, je ne sais pas si je pourrai un jour me pardonner. J’essaie de me convaincre que j’ai fait ce qu’il fallait.

Mais dites-moi… Est-ce qu’on peut vraiment se pardonner d’avoir laissé partir ceux qu’on aime ? Est-ce que vous auriez fait autrement ?