Faim et silence : mon combat contre la violence familiale
« Maman, j’ai faim… » Ma voix tremblait, à peine audible dans la cuisine glaciale de notre appartement HLM à Lyon. Il était presque minuit, la lumière blafarde du réfrigérateur révélait son vide cruel. Je n’avais rien mangé depuis la veille. Ma mère, assise à la table, les yeux rougis par l’alcool et la fatigue, m’a regardée sans ciller. « Tu crois que j’ai de l’argent pour te nourrir, toi ? » Sa main est partie, sèche, rapide. Une gifle qui a résonné plus fort que mes pleurs étouffés.
Je m’appelle Camille. J’ai seize ans et depuis aussi loin que je me souvienne, la faim et la peur ont été mes compagnes. Mon père est parti quand j’avais huit ans, emportant avec lui le peu de tendresse qui restait dans cette maison. Ma mère, Élodie, n’a jamais su gérer sa colère ni ses déceptions. Elle disait que je lui rappelais trop mon père, que tout était de ma faute : sa solitude, sa misère, ses rêves brisés.
Les voisins entendaient parfois nos cris à travers les murs fins, mais personne n’est jamais intervenu. « Ce sont leurs affaires », disaient-ils sûrement en haussant les épaules. À l’école, je cachais mes bleus sous des manches longues et mon silence. Les professeurs me trouvaient « discrète », « studieuse », mais personne ne posait les vraies questions. J’enviais mes camarades qui se plaignaient de la cantine ; moi, j’aurais tout donné pour un plateau chaud.
Un soir d’hiver, alors que je rentrais d’un cours de soutien au centre social du quartier, j’ai trouvé ma mère effondrée sur le canapé, une bouteille vide à la main. J’ai tenté de la réveiller. Elle a ouvert les yeux, m’a insultée, puis s’est remise à pleurer. « Pourquoi tu restes là ? Tu me gâches la vie ! » J’ai voulu répondre mais les mots sont restés coincés dans ma gorge. Je suis allée dans ma chambre, j’ai fermé la porte à clé et j’ai pleuré en silence.
Le lendemain matin, il n’y avait plus rien à manger. J’ai fouillé les placards : quelques pâtes crues, une boîte de sardines périmée. J’ai pris mon sac et je suis partie à l’école le ventre vide. Dans le bus, j’ai croisé le regard d’une vieille dame qui m’a souri doucement. J’ai eu envie de lui raconter tout, mais je n’ai rien dit.
À l’école, mon amie Lucie a remarqué mon malaise. « Ça va pas, Camille ? » J’ai haussé les épaules. Elle a insisté : « Tu veux venir manger chez moi ce midi ? » J’ai accepté, honteuse mais soulagée. Chez elle, sa mère m’a servi une assiette fumante de gratin dauphinois et un yaourt à la fraise. J’ai failli pleurer devant tant de simplicité et de chaleur.
Le soir même, en rentrant chez moi, ma mère m’attendait dans le couloir. « T’étais où ?! » Elle a hurlé si fort que les voisins ont dû entendre. Je lui ai menti : « J’étais à la bibliothèque… » Elle ne m’a pas crue et m’a enfermée dans ma chambre sans dîner.
Les semaines ont passé ainsi : faim, peur, solitude. Mais quelque chose avait changé en moi depuis ce déjeuner chez Lucie. J’avais goûté à autre chose qu’à la violence : à la gentillesse ordinaire d’une famille normale. Petit à petit, j’ai commencé à parler à l’assistante sociale du lycée. Au début, juste quelques mots : « Je ne mange pas toujours à ma faim… » Puis un jour, tout est sorti d’un coup : les gifles, les insultes, les nuits sans sommeil.
L’assistante sociale s’est montrée patiente et douce. Elle m’a proposé de rencontrer une psychologue et d’envisager une solution d’hébergement d’urgence. J’avais peur de trahir ma mère – malgré tout, elle restait ma mère – mais j’avais encore plus peur de mourir de faim ou de chagrin.
Un soir de mars, après une énième dispute où elle a menacé de me mettre dehors, j’ai pris mon courage à deux mains et j’ai appelé le 119 depuis une cabine téléphonique. Les jours suivants ont été flous : entretiens avec des éducateurs, valise faite à la hâte, départ précipité vers un foyer pour mineurs.
Au foyer Saint-Exupéry, j’ai rencontré d’autres jeunes cabossés par la vie : Mehdi dont le père était violent, Sophie qui fuyait une belle-mère tyrannique… On se comprenait sans se parler. Les éducateurs étaient stricts mais justes ; ils nous écoutaient vraiment. Pour la première fois depuis longtemps, je me suis sentie en sécurité.
Ma mère ne m’a jamais appelée. Parfois je rêve qu’elle frappe à la porte du foyer pour me demander pardon ou juste me serrer dans ses bras… Mais ce jour n’est jamais venu.
Aujourd’hui, j’ai dix-huit ans et je vis en colocation avec deux autres anciennes du foyer. Je travaille dans une boulangerie du quartier et j’économise pour reprendre mes études. Parfois la faim me réveille encore la nuit – pas celle du ventre mais celle du cœur : ce manque d’amour maternel qui ne partira jamais vraiment.
Je me demande souvent : combien d’enfants vivent encore ce cauchemar derrière des portes closes ? Pourquoi le silence est-il si lourd dans notre société ? Est-ce que parler peut vraiment tout changer ?