Entre Deux Feux : Le Choix Impossible d’Anaïs

« Tu ne comprends donc pas, Éric ? Elle est malade, elle a besoin de nous ! »

Ma voix tremble dans la cuisine, alors que la pluie martèle les vitres de notre appartement lyonnais. Éric, les bras croisés, fixe le carrelage comme s’il voulait y percer un trou. Il ne répond pas. Je sens la colère monter, mais aussi cette vieille tristesse qui me serre la gorge depuis des années.

« Je comprends très bien, Anaïs. Mais je n’oublie pas. »

Ses mots claquent comme une gifle. Je revois la scène, encore et encore : Éric, jeune étudiant fraîchement débarqué de son village près de Roanne, assis dans le salon de ma mère. Il avait ce regard plein d’espoir et de timidité. Ma mère, Madeleine, droite comme un i sur son fauteuil en velours vert, l’avait toisé de haut en bas avant de déclarer :

« Ici, on n’accueille pas les gens qui n’ont rien à offrir. »

Puis elle l’avait mis dehors, sans un regard pour moi qui suppliais en silence. J’avais honte. Honte d’elle, honte de moi qui n’avais rien dit. Éric avait dormi dans sa voiture cette nuit-là. Il ne m’en a jamais vraiment parlé, mais je sais que ça l’a marqué à vie.

Aujourd’hui, dix ans plus tard, ma mère est malade. Un cancer du poumon la ronge lentement. Elle vit seule dans son appartement du 7ème arrondissement. Je suis sa fille unique. Et Éric refuse de mettre un pied chez elle ou même de l’aider financièrement.

« Tu pourrais au moins essayer… pour moi ? »

Il secoue la tête, la mâchoire crispée.

« Elle ne m’a jamais respecté. Pourquoi devrais-je me sacrifier pour elle ? »

Je me sens prise au piège. Entre deux loyautés impossibles à concilier. Ma mère m’appelle tous les soirs :

« Tu sais, Anaïs, ton mari n’a jamais été digne de toi. Il n’a pas de cœur. »

Je serre le téléphone si fort que mes doigts blanchissent. Je voudrais lui crier qu’elle a tort, qu’Éric est un homme bon, qu’il m’a soutenue quand j’ai perdu mon travail à la médiathèque, qu’il a veillé sur moi pendant mes crises d’angoisse. Mais je n’ose pas. Je me contente de soupirer.

Le dimanche suivant, je décide d’aller voir ma mère seule. Elle est assise dans sa cuisine sombre, une tasse de thé entre les mains.

« Il ne viendra pas ? »

Je secoue la tête.

« Tu sais pourquoi… »

Elle détourne les yeux vers la fenêtre.

« Je n’ai fait que protéger ma fille. Ce garçon… il venait de nulle part ! »

Je sens la colère monter.

« Tu l’as humilié ! Tu l’as jeté dehors comme un chien ! »

Elle se tait. Un silence lourd s’installe.

En rentrant chez moi ce soir-là, je trouve Éric assis sur le canapé, le visage fermé.

« Elle t’a encore retourné le cerveau ? »

Je m’effondre en larmes.

« Je ne sais plus quoi faire… Je t’aime, Éric. Mais c’est ma mère… »

Il me prend dans ses bras, maladroitement.

« Je ne veux pas te perdre à cause d’elle », murmure-t-il.

Les semaines passent. Ma mère s’affaiblit. L’hôpital propose une aide à domicile mais il manque de l’argent pour compléter les soins. Je puise dans nos économies sans rien dire à Éric. La culpabilité me ronge.

Un soir, il découvre le relevé bancaire.

« Tu lui donnes de l’argent ? Derrière mon dos ? »

Sa voix tremble de rage et de douleur.

« Je n’ai pas le choix ! Elle va mourir ! »

Il claque la porte et disparaît dans la nuit lyonnaise.

Je reste seule avec mes remords et mes peurs. J’appelle mon amie Claire pour pleurer un peu.

« Tu dois choisir pour toi, Anaïs », dit-elle doucement. « Pas pour eux. Pour toi. »

Mais comment choisir ? Comment trahir l’un sans perdre l’autre ?

Quelques jours plus tard, ma mère fait une rechute grave. L’hôpital m’appelle en urgence. J’envoie un message à Éric : « J’ai besoin de toi. » Il ne répond pas.

À l’hôpital, ma mère me prend la main.

« Pardonne-moi… J’ai eu peur pour toi toute ma vie… J’ai été dure avec lui parce que je voulais te protéger… Mais j’ai eu tort… »

Ses yeux se remplissent de larmes. Je pleure aussi.

Le lendemain matin, Éric est là dans le couloir. Il me regarde longtemps avant de s’approcher.

« Je suis venu pour toi », dit-il simplement.

Il entre dans la chambre de ma mère. Un silence pesant s’installe. Puis il s’assied au pied du lit.

« Je ne vous pardonne pas ce que vous m’avez fait… Mais je ne veux pas qu’Anaïs souffre à cause de nous », dit-il d’une voix grave.

Ma mère hoche la tête faiblement.

Les jours suivants sont étranges : faits de petits gestes maladroits, d’un café partagé dans le couloir, d’un silence qui dit plus que des mots. Ma mère s’éteint doucement quelques semaines plus tard. Éric est là avec moi jusqu’au bout.

Aujourd’hui, je repense à tout cela avec un mélange d’amertume et de soulagement. J’ai perdu ma mère mais j’ai retrouvé mon mari — ou peut-être l’avons-nous retrouvé ensemble, au bord du gouffre.

Est-ce qu’on peut vraiment pardonner le passé ? Ou doit-on simplement apprendre à vivre avec ? Qu’auriez-vous fait à ma place ?