De mes cendres : L’histoire de Claire, rejetée pour ne pas avoir pu donner d’enfant
« Sors de chez moi, Claire. Tu n’as rien à faire ici. »
La voix de Paul résonne encore dans ma tête, froide et tranchante comme un couperet. Je me souviens de la pluie battante ce soir-là, de la valise jetée sur le trottoir, des regards curieux des voisins derrière leurs volets entrouverts. J’ai marché sous l’averse, trempée, le cœur en miettes, sans savoir où aller. C’était il y a six mois, mais la douleur est toujours là, vive, brûlante.
Je n’ai jamais cru que mon incapacité à avoir un enfant deviendrait une condamnation. Paul et moi, nous nous étions rencontrés à la fac à Lyon. Il était drôle, passionné, et j’aimais sa façon de voir la vie. Nous avions tout pour être heureux : un petit appartement dans le 7e arrondissement, des amis fidèles, des rêves plein la tête. Mais après trois ans d’essais infructueux, les examens médicaux sont tombés comme un verdict : stérilité inexpliquée. J’ai vu son regard changer, jour après jour. Il ne me touchait plus. Il ne me parlait plus que pour évoquer les rendez-vous chez le spécialiste ou les traitements hormonaux.
Un soir, alors que je rentrais du travail, j’ai trouvé Paul assis dans le salon, le visage fermé. Sa mère, Madame Lefèvre, était là aussi. Elle m’a lancé un regard dur : « Tu comprends bien que tu prives Paul de sa chance d’être père. » J’ai senti mes jambes flancher. Paul n’a rien dit pour me défendre. Il a juste répété : « Je veux une famille, Claire. Tu ne peux pas me donner ça. »
Le lendemain, il m’a demandé de partir. Pas de discussion possible. J’ai supplié, pleuré, crié même. Rien n’y a fait. J’ai dormi chez mon amie Sophie cette nuit-là, sur son canapé-lit, entourée de ses deux enfants qui jouaient dans le salon sans comprendre pourquoi « tata Claire » avait les yeux rouges.
Les semaines suivantes ont été un cauchemar éveillé. J’ai perdu du poids, j’ai arrêté de sortir. Ma mère m’appelait tous les soirs depuis Dijon : « Ma chérie, tu dois te battre ! » Mais comment se battre quand on a l’impression d’avoir tout perdu ?
Un matin de novembre, alors que je faisais la queue à la boulangerie du quartier, j’ai croisé Madame Lefèvre. Elle m’a toisée de haut en bas et a murmuré assez fort pour que tout le monde entende : « Certaines femmes ne sont pas faites pour être mères… ni épouses. » J’ai eu envie de disparaître.
C’est Sophie qui m’a tirée de ce gouffre. Elle m’a forcée à sortir, à reprendre mon travail d’institutrice à l’école primaire du quartier. Les enfants m’ont accueillie avec des dessins et des câlins maladroits. Un matin, Léo, un petit garçon timide, m’a offert une marguerite en disant : « Pour que tu sois contente aujourd’hui ! » J’ai fondu en larmes devant toute la classe.
Peu à peu, j’ai repris goût à la vie. J’ai commencé à écrire dans un carnet chaque soir : mes peurs, mes colères, mes espoirs aussi. J’ai rejoint un groupe de parole pour femmes en parcours de PMA ou confrontées à l’infertilité. Là-bas, j’ai rencontré Élodie et Camille, qui sont devenues mes alliées dans cette tempête.
Un soir d’hiver, alors que nous buvions un chocolat chaud dans un café près de Bellecour, Élodie a lancé : « Pourquoi notre valeur dépendrait-elle de notre capacité à enfanter ? On est bien plus que ça ! » Camille a hoché la tête : « On devrait organiser une rencontre pour sensibiliser les gens à ce qu’on vit… »
L’idée a germé en moi comme une graine sous la neige. J’ai proposé à la directrice de l’école d’organiser une semaine sur la diversité des familles : familles monoparentales, recomposées, sans enfants… Les parents ont été invités à témoigner. Certains ont applaudi l’initiative ; d’autres ont chuchoté dans les couloirs que « ce n’était pas normal ». Mais j’ai tenu bon.
Un jour, alors que je rangeais la salle des maîtres, Paul est venu me voir. Il avait l’air fatigué, vieilli. Il s’est excusé du bout des lèvres : « Je ne savais pas comment gérer… Je voulais juste être père… » Je n’ai rien répondu. Je n’avais plus rien à lui dire.
Aujourd’hui encore, il m’arrive de croiser son regard dans la rue ou au marché du samedi matin. Parfois je sens monter en moi une vague de tristesse ou de colère. Mais je me rappelle tout ce chemin parcouru depuis cette nuit sous la pluie.
Je vis désormais seule dans un petit appartement lumineux avec vue sur Fourvière. J’ai adopté un chat tigré qui s’appelle Gustave et qui ronronne sur mes genoux quand j’écris ces lignes. Je ne suis pas mère au sens biologique du terme — mais je suis entourée d’enfants chaque jour à l’école, et j’essaie de leur transmettre ce que j’aurais aimé recevoir : la confiance en soi malgré les épreuves.
Parfois je me demande : pourquoi la société française juge-t-elle si durement les femmes sans enfants ? Pourquoi tant de pression sur nos épaules ? Est-ce qu’on peut vraiment renaître de ses propres cendres ?
Et vous… qu’auriez-vous fait à ma place ?