Dans l’ombre du couloir : le dernier voyage de Madeleine

— Non, Claire, je t’en supplie… Ne me laisse pas là !

Ma voix tremblait, étranglée par la peur. Mes doigts s’agrippaient à la poignée de ma vieille valise en cuir, celle que j’avais reçue pour mon mariage en 1962. Le couloir sentait la javel et la soupe tiède. Des silhouettes passaient, indifférentes, derrière les portes vitrées. Claire, ma belle-fille, me regardait, les yeux rougis par la fatigue ou la colère — je n’aurais su dire.

— Madeleine, écoute-moi… Ce n’est pas ce que tu crois.

Mais je n’entendais plus rien. J’étais déjà loin, emportée par le souvenir de mon fils, Antoine, mort trop jeune d’un accident de moto. Depuis ce jour-là, Claire était tout ce qu’il me restait. Et voilà qu’elle voulait se débarrasser de moi comme d’un vieux meuble.

— Tu m’as promis… Tu m’as dit que je pourrais rester chez toi…

Elle soupira, passa une main dans ses cheveux blonds coupés courts.

— Je t’ai promis de prendre soin de toi. Mais tu sais bien que je travaille toute la journée. Tu es tombée deux fois cette semaine. J’ai peur pour toi, maman.

Maman. Elle ne m’avait jamais appelée ainsi avant la mort d’Antoine. J’aurais dû être touchée. Mais la colère brûlait plus fort que la tendresse.

— Je préfère mourir chez moi que finir ici !

Un silence lourd s’abattit. Une infirmière passa, nous lança un regard gêné. Je sentais les larmes couler sur mes joues ridées. Je n’avais jamais eu peur de vieillir, mais j’avais peur d’être oubliée.

Je me suis assise sur le banc du couloir, la valise posée à mes pieds. Mes mains tremblaient. J’ai pensé à mon enfance à Lyon, aux dimanches chez mes parents, à la voix grave de mon père qui chantait « La Vie en rose » en préparant le café. Tout cela semblait appartenir à une autre vie.

Claire s’est assise à côté de moi.

— Madeleine… Je ne veux pas te faire de mal. Mais je ne peux plus tout gérer seule. J’ai demandé à l’assistante sociale de venir te voir. Ce n’est pas une maison de retraite, c’est un accueil de jour. Tu rentreras tous les soirs à la maison.

J’ai secoué la tête.

— Tu crois que je ne comprends pas ? C’est le début de la fin. Bientôt tu ne viendras plus me chercher le soir…

Elle a pris ma main dans la sienne.

— Je te jure que non. Mais j’ai besoin d’aide, Madeleine. Et toi aussi.

Je l’ai regardée longtemps. Derrière ses yeux fatigués, j’ai vu une tristesse profonde. Peut-être était-ce aussi difficile pour elle que pour moi ?

Le soir est tombé sur le centre d’accueil. Les autres pensionnaires riaient devant un jeu télévisé. J’ai croisé le regard d’une femme aux cheveux blancs qui m’a souri timidement.

— Première fois ? m’a-t-elle demandé.

J’ai hoché la tête.

— On croit qu’on va mourir ici… Mais parfois on renaît un peu.

Ses mots ont résonné en moi comme un écho lointain. Et si ce n’était pas une fin ? Et si c’était juste un autre chapitre ?

Claire est revenue me chercher à 18h. Dans la voiture, elle a mis la radio sur France Inter comme Antoine le faisait toujours. Nous n’avons pas parlé pendant tout le trajet.

À la maison, elle m’a préparé une soupe aux poireaux et m’a bordée dans mon lit comme une enfant.

— Bonne nuit, Madeleine.

J’ai fermé les yeux en pensant à tout ce que j’avais perdu… et à ce qu’il me restait encore.

Le lendemain matin, j’ai trouvé une lettre sur ma table de nuit :

« Je sais que tu souffres, Madeleine. Moi aussi. Mais je veux qu’on traverse ça ensemble. Pardonne-moi si je fais des erreurs. Je t’aime comme ma propre mère. Claire »

J’ai pleuré longtemps en lisant ces mots. Peut-être que l’amour ne disparaît pas avec l’âge ou la maladie… Peut-être qu’il change simplement de forme.

Aujourd’hui encore, je me demande : comment fait-on pour accepter d’être vulnérable sans perdre sa dignité ? Est-ce que vieillir en France veut forcément dire être mis de côté ? Qu’en pensez-vous ?