Corazón brisé : Quand l’amour s’écrit en espagnol
« Corazón… cora… cora… cora… » La voix de François résonne dans la cuisine, saccadée, hésitante. Je l’observe derrière la porte entrouverte, son front plissé sur un vieux manuel d’espagnol. Il répète ce mot comme une incantation. « Corazón… cœur… » souffle-t-il enfin, avant de coller une énième note autocollante sur la machine à café. Je retiens un rire nerveux. Depuis quelques semaines, notre appartement ressemble à un dictionnaire ambulant : « puerta » sur la porte d’entrée, « ventana » sur la fenêtre du salon, « silla » sur chaque chaise. Même le chat a hérité d’un « gato » collé sur sa gamelle.
Au début, j’ai trouvé ça attendrissant. Après tout, qui suis-je pour juger les passions soudaines de mon mari ? À quarante-trois ans, François n’a jamais été du genre à sortir des sentiers battus. Sa vie, c’est le cabinet d’expertise comptable à Boulogne-Billancourt, les vacances à La Baule, le gigot du dimanche chez ma mère. Alors l’entendre marmonner « buenos días » à la cafetière m’a fait sourire. J’ai même plaisanté auprès de ma sœur : « C’est son petit caprice de la quarantaine, version Erasmus ! » Mais très vite, quelque chose a changé dans son regard. Une lueur que je ne lui connaissais pas.
Un soir, alors que je débarrassais la table, il m’a lancé sans me regarder :
— Tu sais, apprendre une langue, ça ouvre des horizons.
— Des horizons ? Tu comptes t’expatrier ?
Il a haussé les épaules, l’air de rien. Mais j’ai senti le froid s’installer entre nous.
Les semaines ont passé. François passait des heures sur son téléphone, casque vissé sur les oreilles. Il riait tout seul devant des vidéos espagnoles, s’agaçait quand je lui demandais ce qu’il écoutait. Un matin, j’ai trouvé un billet d’avion pour Barcelone dans la poche de sa veste. Il m’a dit que c’était pour un séminaire professionnel. Je n’ai pas insisté.
Mais le doute s’est insinué. J’ai commencé à fouiller. Je n’en suis pas fière. Un soir où il dormait profondément, j’ai ouvert son ordinateur. Là, dans ses mails, j’ai découvert des messages signés « Marina ». Des mots doux en espagnol maladroit : « Te extraño », « No puedo esperar para verte ». Mon cœur s’est serré. J’ai lu et relu ces phrases jusqu’à ce que les larmes brouillent l’écran.
Le lendemain matin, je me suis effondrée dans la salle de bains. François a frappé à la porte :
— Ça va ?
— Oui… Juste un peu fatiguée.
Mais il a compris. Il a vu mes yeux rougis, mon silence lourd.
Le soir même, je l’ai confronté.
— Qui est Marina ?
Il a blêmi. S’est assis lourdement sur le canapé.
— Je suis désolé… Je ne voulais pas te blesser.
— Tu pars à Barcelone pour elle ?
Il n’a pas répondu tout de suite. Puis il a hoché la tête.
Le monde s’est écroulé sous mes pieds. J’ai pensé à nos vingt ans de mariage, à nos enfants qui venaient de quitter la maison pour leurs études à Lille et Lyon. À toutes ces années où j’avais mis ma vie entre parenthèses pour soutenir sa carrière, organiser nos vies comme une horloge suisse.
Les jours suivants ont été un brouillard épais. Ma mère m’a appelée :
— Tu as l’air absente, ma chérie…
Je n’ai rien dit. Comment expliquer cette trahison sans perdre la face ? Ma sœur a deviné :
— Il y a quelqu’un d’autre ?
J’ai éclaté en sanglots.
François est parti un vendredi matin, valise à la main. Il m’a embrassée sur le front comme on dit adieu à une vieille amie. J’ai regardé la porte se refermer derrière lui et j’ai senti un vide immense m’envahir.
Les semaines suivantes ont été un mélange de rage et de tristesse. Je me suis surprise à arracher toutes ses notes espagnoles des murs, à jeter son manuel par la fenêtre du salon. Le chat a miaulé devant sa gamelle vide de « gato ». J’ai ri nerveusement en pensant que même lui était orphelin.
Un soir, alors que je rentrais du travail, j’ai croisé notre voisine, Madame Lefèvre.
— Vous avez l’air fatiguée… Tout va bien ?
J’ai failli tout lui raconter mais je me suis contentée d’un sourire forcé.
Peu à peu, j’ai réappris à vivre seule. J’ai repris contact avec des amies perdues de vue, accepté des invitations au théâtre ou au cinéma. J’ai redécouvert Paris sous un autre angle : les quais de Seine au coucher du soleil, les terrasses animées du Marais où je sirote un verre en observant les passants.
Mais chaque soir en rentrant chez moi, le silence me rappelait son absence. J’ai tenté d’imaginer François à Barcelone, main dans la main avec Marina sous les palmiers des Ramblas. Je me suis demandé ce qu’elle avait de plus que moi : la jeunesse ? L’insouciance ? Ou simplement le goût du risque que je n’avais plus ?
Un dimanche matin, alors que je feuilletais un vieux carnet de notes, je suis tombée sur une liste de rêves écrite il y a dix ans : « Apprendre l’italien », « Faire le tour de Corse à vélo », « Oser dire non ». J’ai souri tristement en réalisant combien je m’étais oubliée.
C’est là que j’ai décidé de changer. J’ai réservé un week-end à Rome avec ma sœur. J’ai commencé des cours d’italien en ligne – pour moi cette fois-ci. J’ai repeint le salon en jaune soleil et accroché des photos de mes enfants partout.
Un soir d’automne, François m’a appelée depuis Barcelone.
— Je voulais savoir comment tu allais…
Sa voix tremblait légèrement.
— Je vais bien, François. Je réapprends à vivre sans toi.
Il est resté silencieux quelques secondes avant de murmurer :
— Je suis désolé…
J’ai raccroché sans répondre.
Aujourd’hui encore, il m’arrive de croiser une note autocollante oubliée derrière un meuble ou dans un tiroir : « corazón ». Je souris en pensant que mon cœur aussi s’est recollé tant bien que mal.
Mais parfois je me demande : comment fait-on pour se reconstruire après une telle trahison ? Est-ce qu’on peut vraiment tourner la page ou garde-t-on toujours une cicatrice invisible au fond du cœur ?