« Claire, es-tu heureuse ? » – Retour chez ma belle-mère après le divorce

« Claire, es-tu heureuse ? »

La question de Madame Dubois a claqué dans l’air comme une gifle. Je venais à peine de poser ma tasse de thé sur la table basse en verre, mes mains tremblaient encore. Le parfum du jasmin flottait dans le salon, trop sucré, presque écœurant. Je n’avais pas revu ma belle-mère depuis le divorce avec Antoine, il y a huit mois. Je n’avais jamais pensé remettre les pieds dans cet appartement du 15ème arrondissement, avec ses rideaux épais et ses photos de famille qui me fixaient comme des juges silencieux.

« Je… je ne sais pas », ai-je murmuré, incapable de soutenir son regard. Elle a esquissé ce sourire pincé que je lui connaissais si bien, mélange d’ironie et de tristesse. « Tu sais, Claire, Antoine n’est pas heureux non plus. »

Un silence lourd s’est installé. J’ai senti la brûlure des larmes monter, mais je me suis retenue. J’étais venue parce qu’elle m’avait appelée la veille, d’une voix étonnamment douce : « Viens prendre le thé, j’aimerais te parler. » J’avais cru à une formalité, une sorte d’adieu poli. Mais maintenant, assise là, je comprenais qu’il s’agissait de bien plus.

Elle s’est levée pour rajouter de l’eau chaude dans nos tasses. Son dos voûté trahissait la fatigue des années. « Tu sais, quand Antoine t’a présentée à nous ce Noël-là… » Sa voix s’est brisée un instant. « J’ai cru que tu étais la femme qui allait le sauver de lui-même. »

J’ai baissé les yeux sur mes mains. Mes alliances n’y étaient plus depuis longtemps, mais je sentais encore leur empreinte invisible. « Je n’ai pas su… »

« Personne ne sait », m’a-t-elle coupée sèchement. « On fait ce qu’on peut avec ce qu’on a. »

Je me suis rappelée les disputes avec Antoine : les cris étouffés derrière la porte de la chambre, les silences interminables à table, les reproches qui s’accumulaient comme la poussière sur les meubles anciens de sa mère. Je me suis rappelée aussi les moments heureux : nos balades au Jardin du Luxembourg, les fous rires sous la pluie, les rêves partagés d’une maison à la campagne.

Madame Dubois s’est assise en face de moi, ses yeux gris plantés dans les miens. « Pourquoi êtes-vous partis si loin l’un de l’autre ? »

J’ai hésité. Comment expliquer l’usure du quotidien ? Les attentes déçues ? La fatigue d’essayer encore et encore sans jamais se retrouver ?

« On s’est perdus », ai-je fini par dire. « On croyait que l’amour suffirait… Mais il y avait trop de blessures, trop de non-dits. »

Elle a hoché la tête lentement. « Tu sais, moi aussi j’ai failli partir il y a trente ans… Ton beau-père n’était pas facile. Mais j’avais peur du regard des autres, peur d’être seule avec Antoine si petit… »

J’ai senti une vague de compassion m’envahir pour cette femme que j’avais longtemps crainte et jugée. Elle aussi avait connu la solitude, le doute.

« Et aujourd’hui ? » ai-je demandé timidement.

Elle a souri tristement. « Aujourd’hui je me demande si j’ai eu raison… Si j’ai bien fait de rester pour Antoine… ou si je lui ai transmis mes peurs. »

Un bruit de clé dans la serrure nous a fait sursauter toutes les deux. La porte s’est ouverte sur Lucie, la sœur d’Antoine, qui est restée figée en me voyant.

« Claire ? Qu’est-ce que tu fais là ? »

J’ai rougi violemment. Madame Dubois a pris la parole : « Je l’ai invitée. On parle… du passé. »

Lucie a posé son sac avec fracas et s’est assise à côté de sa mère, croisant les bras. « Tu veux encore ressasser tout ça ? Antoine est malheureux, maman ! Il ne parle plus à personne depuis le divorce ! »

Je me suis sentie coupable malgré moi. Lucie m’a lancé un regard dur : « Tu as refait ta vie, Claire ? »

J’ai secoué la tête. « Non… Pas vraiment. Je travaille beaucoup… J’essaie d’avancer. »

Madame Dubois a posé sa main sur la mienne : « Tu sais, tu fais toujours partie de la famille pour moi. »

Cette phrase m’a bouleversée plus que je ne l’aurais cru. J’ai senti tout le poids des années passées ici, des Noëls en famille, des anniversaires d’Antoine où je préparais le gâteau préféré de son père.

Lucie a soupiré : « Peut-être qu’on devrait tous arrêter de se faire du mal avec le passé… »

Un silence gênant a suivi. J’ai regardé autour de moi : les photos d’Antoine enfant, le vieux piano sur lequel il jouait maladroitement « La Vie en rose », le fauteuil où son père lisait le journal chaque matin.

« Je crois que j’avais besoin de revenir ici pour comprendre ce que j’ai perdu… et ce que j’ai gagné », ai-je murmuré.

Madame Dubois a souri doucement : « Parfois il faut tout perdre pour se retrouver soi-même. »

Lucie s’est levée brusquement : « Moi je n’en peux plus de ces histoires ! On tourne en rond ! » Elle a quitté la pièce en claquant la porte.

Je suis restée là, face à ma belle-mère qui me regardait avec une tendresse nouvelle.

« Tu reviendras ? » m’a-t-elle demandé.

J’ai hésité avant de répondre : « Peut-être… Si tu veux bien encore de moi. »

En quittant l’appartement ce soir-là, j’ai senti un mélange étrange de tristesse et d’apaisement. J’avais affronté mes fantômes et ceux des autres.

En descendant l’escalier sombre, je me suis demandé : Peut-on vraiment tourner la page sans relire toute l’histoire ? Et vous, avez-vous déjà eu besoin d’affronter votre passé pour avancer ?