Cinq rues plus loin : le secret de Vincent

« Tu rentres encore tard ce soir ? » Ma voix tremble à peine, mais je sens déjà la tension dans mes épaules. Vincent enfile son manteau, attrape sa sacoche. Il me sourit, fatigué, attendri. « Oui, ma chérie, le client de Boulogne a encore changé d’avis. Je ne sais pas à quelle heure je pourrai rentrer. » Il m’embrasse sur le front, comme chaque soir, et je le regarde descendre l’escalier de notre immeuble du 11e arrondissement.

Je me répète que c’est normal, que c’est la vie à Paris, que les architectes n’ont jamais d’horaires fixes. Je me persuade que tout va bien, que Vincent m’aime. Après tout, il me ramène des fleurs le vendredi, il me remercie pour chaque repas, il me serre dans ses bras la nuit. Mais parfois, quand il s’endort trop vite, je reste éveillée à fixer le plafond, envahie par un doute sourd.

Un mercredi après-midi, alors que je rentre plus tôt du travail – une réunion annulée à la dernière minute – je décide de flâner un peu dans le quartier. La pluie s’est arrêtée et les pavés brillent sous la lumière grise. Je tourne à droite rue Oberkampf, puis j’emprunte une petite rue transversale pour éviter la foule. C’est là que je le vois. Vincent. Il sort d’un immeuble inconnu, cinq rues plus loin de chez nous. Il n’est pas seul. Une femme blonde l’accompagne, elle rit, pose sa main sur son bras. Mon cœur s’arrête.

Je me plaque contre un mur, le souffle court. Ils ne m’ont pas vue. Je les observe s’éloigner, main dans la main, vers un café du coin. Je reste là, paralysée, incapable de bouger. Mon téléphone vibre : un message de Vincent. « Je vais rentrer tard ce soir, ne m’attends pas pour dîner. »

Le soir venu, je fais semblant de dormir quand il rentre. Il se glisse dans le lit sans bruit. Je sens son odeur – celle du parfum que je lui ai offert à Noël – mais ce soir-là, elle me donne la nausée.

Les jours suivants, je mène mon enquête en silence. Je découvre qu’il loue un petit appartement dans cette rue discrète depuis six mois. Je trouve des factures cachées dans la poche intérieure de son manteau, des tickets de cinéma pour deux personnes, des messages effacés sur son téléphone mais récupérés sur notre ordinateur familial.

Je me souviens de nos discussions sur l’avenir : « On devrait acheter une maison à Montreuil », disait-il en souriant. « On pourrait avoir un jardin… » Et moi qui rêvais déjà d’enfants, de dimanches en famille.

Un soir, je n’en peux plus. Il rentre tard, comme d’habitude. Je l’attends dans la cuisine, les mains serrées autour d’une tasse de thé froid.

— Vincent… Tu peux t’asseoir ?
Il s’arrête net, surpris par mon ton.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Tu veux vraiment savoir ?
Il hésite puis s’assoit en face de moi.
— Je t’ai vu l’autre jour… avec elle.
Son visage se fige. Un silence lourd s’installe.
— Camille… Je…
— Ne mens pas. Pas ce soir.
Il baisse les yeux. Je vois ses mains trembler.
— Je suis désolé… Je ne voulais pas te faire de mal.
Je ris nerveusement.
— Tu ne voulais pas ? Alors pourquoi ? Pourquoi cette double vie ? Pourquoi ces mensonges ?
Il cherche ses mots, bafouille des excuses : la routine, la peur de me perdre, le besoin de se sentir vivant… Rien ne justifie ce qu’il a fait.

Les jours passent et je me sens comme une étrangère dans mon propre appartement. Ma mère m’appelle : « Camille, tu as l’air fatiguée… tout va bien avec Vincent ? » Je mens à mon tour : « Oui maman, tout va bien. »

Je croise nos voisins dans l’escalier – Madame Lefèvre qui me demande si Vincent pourra l’aider à monter une étagère ce week-end – et je souris mécaniquement. Personne ne sait rien. Personne ne voit rien.

Un samedi matin, je décide de partir quelques jours chez ma sœur à Lyon. J’ai besoin d’air, de distance. Dans le train qui file vers le sud, je regarde défiler les paysages et je repense à tout ce que j’ai cru savoir sur l’amour et la confiance.

À Lyon, ma sœur Julie m’accueille à bras ouverts. Elle prépare du thé et m’écoute sans juger pendant des heures.
— Tu n’es pas responsable de ses choix, Camille.
— Mais comment ai-je pu être aussi aveugle ?
— Parce que tu l’aimais. Parce que tu croyais en lui.

Ses mots me réconfortent un peu mais la douleur reste vive. Le soir venu, allongée dans la chambre d’amis, j’écris une lettre à Vincent :
« Je ne sais pas si je pourrai te pardonner un jour. J’ai besoin de temps pour comprendre ce qui s’est passé entre nous – et surtout ce qui s’est brisé en moi. »

Je repense à tous ces couples autour de moi – mes amis Claire et Thomas qui se disputent pour un rien mais se réconcilient toujours ; mes parents qui se sont séparés après vingt ans de mariage ; même ma grand-mère qui disait : « L’amour c’est du travail tous les jours… mais il faut être deux pour y croire. »

Quand je rentre à Paris une semaine plus tard, Vincent n’est plus là. Il a laissé ses clés sur la table du salon et un mot griffonné : « Pardon Camille. Je te souhaite d’être heureuse. »

Je reste seule dans notre appartement silencieux, entourée des souvenirs d’une vie qui n’existe plus.

Est-ce que l’on peut vraiment connaître quelqu’un ? Est-ce qu’on peut reconstruire sa vie après une telle trahison ? J’aimerais savoir si vous avez déjà ressenti cette douleur – et comment vous avez trouvé la force d’avancer.