« C’est moi, Élisabeth, j’ai demandé le divorce. Je veux enfin vivre pour moi. » – Une histoire de Lyon

— Tu es folle, maman ! Tu vas tout gâcher !

La voix de Camille résonne encore dans la cuisine, tranchante comme un couteau. Je serre les papiers du divorce entre mes doigts tremblants. La lumière grise du matin traverse la fenêtre, dessinant sur la table des ombres qui me rappellent tout ce que j’ai laissé s’installer dans ma vie : la routine, le silence, l’effacement.

— Camille, écoute-moi…

Mais elle claque la porte de sa chambre avant que je puisse finir ma phrase. Je reste seule avec mon cœur qui bat trop fort et les mots coincés dans ma gorge. Dans le salon, Paul, mon mari depuis vingt-trois ans, fixe la télévision sans vraiment regarder. Il ne dit rien. Il ne dit plus rien depuis longtemps.

Je m’appelle Élisabeth Morel. J’ai cinquante ans, deux enfants, une maison à Lyon et une vie qui ne m’appartient plus depuis des années. J’ai été la femme de Paul, la mère de Camille et de Thomas, la fille de ma mère qui me répétait sans cesse : « Une femme doit tenir sa maison. » Mais aujourd’hui, je veux être Élisabeth. Juste Élisabeth.

La veille au soir, j’ai relu pour la centième fois les papiers du divorce. J’ai hésité. J’ai pleuré. J’ai pensé à tout ce que je risquais de perdre : la stabilité, le confort, l’image d’une famille parfaite que nous donnions à nos voisins du quartier Montchat. Mais j’ai aussi pensé à tout ce que j’avais déjà perdu : mes rêves de jeunesse, ma liberté, mon rire.

Paul est entré dans la cuisine sans bruit. Il a vu les papiers sur la table.

— C’est quoi ça ?

Sa voix était lasse, usée par les années de non-dits.

— Ce sont les papiers du divorce, Paul. Je… Je n’en peux plus.

Il n’a pas crié. Il n’a pas pleuré. Il a juste hoché la tête et s’est assis en face de moi.

— Tu veux vraiment tout détruire ?

J’ai senti une colère sourde monter en moi.

— Ce n’est pas moi qui détruis tout, Paul. C’est nous qui avons laissé mourir ce qu’il y avait entre nous.

Il a détourné les yeux. Depuis combien de temps ne m’avait-il pas regardée vraiment ? Depuis combien de temps étions-nous devenus des colocataires silencieux ?

Ce matin-là, après le départ furieux de Camille, j’ai appelé Thomas à Paris. Il a décroché d’une voix ensommeillée.

— Maman ? Il est tôt…

— Thomas… Je voulais te dire… J’ai demandé le divorce.

Un silence. Puis un soupir.

— Tu fais ce que tu dois faire, maman. Je t’aime.

Ses mots m’ont réchauffée un instant. Mais la peur est revenue aussitôt : peur d’être seule, peur du regard des autres, peur de ne plus savoir qui je suis sans le rôle qu’on attend de moi.

Dans l’après-midi, ma mère a débarqué sans prévenir. Elle a posé son sac sur la table et m’a regardée avec ses yeux sévères.

— Tu veux divorcer ? À ton âge ? Et tu penses à tes enfants ? À ce que vont dire les voisins ?

J’ai senti mes épaules se raidir sous le poids de ses reproches.

— Maman, je ne peux plus vivre pour les autres. J’étouffe.

Elle a secoué la tête.

— Tu as toujours été trop sensible…

Je me suis levée brusquement.

— Non, maman. J’ai été trop silencieuse. Trop obéissante. Mais c’est fini.

Elle est partie en claquant la porte, comme Camille quelques heures plus tôt. J’ai eu envie de pleurer mais aucune larme n’est venue. Juste un grand vide et une étrange sensation de légèreté.

Le soir venu, Paul est revenu du travail plus tôt que d’habitude. Il s’est assis en face de moi dans la cuisine.

— Tu vas vraiment partir ?

J’ai hoché la tête.

— Oui, Paul. Je ne sais pas encore où je vais aller ni comment je vais m’en sortir… Mais je dois essayer.

Il a baissé les yeux.

— Je n’ai jamais su te rendre heureuse…

J’ai voulu lui dire que ce n’était pas seulement sa faute. Que nous avions tous les deux laissé filer notre bonheur entre nos doigts occupés à autre chose : le travail, les enfants, les factures… Mais je n’ai rien dit. À quoi bon ?

La nuit a été longue. J’ai tourné en rond dans notre chambre conjugale, regardant les photos accrochées au mur : nos vacances à Arcachon avec les enfants petits, nos sourires figés pour l’objectif… Où étaient passées ces deux personnes heureuses ?

Le lendemain matin, j’ai fait mes valises sous le regard glacial de Camille.

— Tu vas regretter, maman ! Tu vas finir seule !

Je me suis arrêtée sur le seuil de sa chambre.

— Peut-être… Mais je préfère être seule que mal accompagnée.

Elle a détourné les yeux en pleurant. Mon cœur s’est brisé un peu plus mais je n’ai pas reculé.

J’ai pris un petit appartement dans le 7e arrondissement. Les premiers jours ont été terribles : le silence me hurlait dans les oreilles, chaque objet me rappelait ce que j’avais perdu. Mais peu à peu, j’ai appris à savourer cette solitude nouvelle : lire un livre sans être interrompue, marcher sur les quais du Rhône au coucher du soleil, boire un café en terrasse sans avoir à surveiller l’heure.

Un soir, Camille m’a appelée en larmes :

— Maman… Je comprends mieux maintenant… Tu me manques.

Nous avons parlé longtemps. J’ai senti qu’un pont se reconstruisait entre nous – fragile mais réel.

Aujourd’hui, je ne sais pas si j’ai fait le bon choix. Je ne sais pas si le bonheur existe vraiment ou si c’est juste une illusion qu’on poursuit toute sa vie… Mais au moins, j’aurai essayé d’être fidèle à moi-même.

Combien d’entre nous vivent encore pour les autres par peur du regard des gens ? Combien osent tout quitter pour se retrouver enfin ?