Ce que je n’aurais jamais dû découvrir : Le secret de ma fille

« Qu’est-ce que tu fais là, maman ? »

La voix de Camille me transperça alors que je sursautais devant l’écran du vieux portable. J’avais à peine eu le temps de cliquer sur ce dossier étrange, « À ne pas montrer à maman », que ma fille venait d’entrer dans le salon, les bras croisés, le regard noir. J’ai senti mon cœur s’arrêter. Je n’aurais pas dû fouiller. Mais la curiosité, ce fichu mélange de nostalgie et d’inquiétude maternelle, avait été plus forte.

« Je… Je voulais juste voir s’il restait des photos de vacances », ai-je bredouillé, honteuse. Camille n’a pas répondu. Elle s’est contentée de fixer l’écran, où s’affichaient des dizaines de fichiers : des textes, des vidéos, des photos. Je n’ai pas osé cliquer plus loin. Mais déjà, le titre du dossier résonnait dans ma tête comme une gifle.

Je me suis levée brusquement, tentant de masquer mon trouble. « Je… Je vais te laisser », ai-je murmuré. Mais Camille a claqué l’ordinateur d’un geste sec. « Tu veux savoir ce qu’il y a dedans ? Tu veux vraiment savoir ? »

J’ai hoché la tête, incapable de prononcer un mot. Elle a rouvert le portable, tapé son mot de passe – un code que je ne connaissais pas – et a ouvert un fichier vidéo. Sur l’écran, j’ai vu ma fille, assise sur son lit, en train de parler à la caméra. Sa voix tremblait.

« Maman, si jamais tu tombes sur cette vidéo… c’est que tu as fouillé là où tu n’aurais pas dû. Mais je comprends. Peut-être que tu veux comprendre aussi pourquoi je vais si mal depuis des mois. Pourquoi je ne parle plus à papa. Pourquoi je rentre tard, pourquoi je pleure la nuit. »

J’ai senti mes jambes flancher. Camille a mis pause. « Tu comprends maintenant ? »

Je ne comprenais rien. Ou plutôt, je refusais de comprendre. Depuis des mois, Camille s’était refermée sur elle-même. Les disputes avec son père, les silences à table, les regards fuyants… J’avais mis ça sur le compte de l’adolescence. Mais là, devant moi, il y avait autre chose.

Camille a ouvert un autre fichier : un journal intime numérique. Des pages entières où elle racontait sa solitude, son mal-être à l’école, les moqueries sur son poids, ses vêtements « trop ringards » pour les autres filles du lycée Jean-Jaurès. Elle parlait aussi de son père – mon mari – et de ses colères imprévisibles.

« Il m’a encore crié dessus parce que j’ai eu 12 en maths. Il dit que je ne fais rien de mes journées, que je suis une honte pour la famille… »

J’ai senti la colère monter en moi. Contre lui. Contre moi-même aussi. Comment avais-je pu ne rien voir ? Comment avais-je pu laisser ma fille souffrir ainsi sous notre propre toit ?

Camille s’est assise à côté de moi. Pour la première fois depuis des mois, elle m’a regardée droit dans les yeux.

« Tu sais maman… Je voulais te le dire. Mais tu étais toujours fatiguée en rentrant du travail. Toujours à courir partout pour tout le monde… Sauf pour moi. »

Ses mots m’ont transpercée comme une lame glacée. J’ai voulu la prendre dans mes bras mais elle s’est reculée.

« Tu sais ce qui me fait le plus mal ? Ce n’est pas papa qui crie ou les filles qui se moquent au lycée. C’est que j’ai l’impression d’être invisible pour toi. »

J’ai éclaté en sanglots. Moi qui croyais tout faire pour ma famille… J’étais passée à côté de l’essentiel : écouter ma propre fille.

Le soir même, j’ai attendu que mon mari rentre du travail. J’ai posé le portable sur la table du salon et j’ai dit : « Il faut qu’on parle de Camille. » Il a levé les yeux au ciel, comme toujours quand il s’agissait d’émotions ou de problèmes familiaux.

« Encore ses histoires ? Elle exagère tout le temps… »

Mais cette fois-ci, je n’ai pas cédé. J’ai insisté pour qu’il regarde la vidéo avec moi. Au début, il a résisté, puis il a fini par s’asseoir à côté de moi, les bras croisés.

Quand la vidéo s’est terminée, il est resté silencieux longtemps. Puis il a murmuré : « Je ne savais pas… »

Moi non plus.

Les jours suivants ont été difficiles. Camille refusait de nous parler. Elle passait ses journées enfermée dans sa chambre ou dehors avec ses écouteurs vissés sur les oreilles. J’ai tenté d’ouvrir le dialogue, maladroitement.

« Camille… Tu veux qu’on aille voir quelqu’un ? Un psychologue peut-être ? »

Elle a haussé les épaules sans répondre.

Un soir pourtant, alors que je préparais le dîner – des lasagnes comme elle aimait avant – elle est venue s’asseoir à côté de moi.

« Tu crois qu’on peut vraiment changer ? »

Sa question m’a bouleversée.

« Je ne sais pas », ai-je répondu honnêtement. « Mais on peut essayer… ensemble. »

Depuis ce jour-là, rien n’a été simple mais tout a changé. Nous avons commencé une thérapie familiale à la Maison des Adolescents du quartier République à Lille. Mon mari a accepté d’y aller aussi – non sans résistance – et peu à peu, nous avons appris à nous parler autrement.

Camille va mieux aujourd’hui mais je sais que rien n’est acquis. Parfois, elle me montre encore des textes qu’elle écrit sur son ordinateur – mais cette fois-ci, elle me les partage volontairement.

Je repense souvent à ce dossier « À ne pas montrer à maman ». Et si je ne l’avais jamais ouvert ? Aurais-je continué à ignorer la souffrance de ma fille ? Est-ce qu’on peut vraiment réparer ce qui a été brisé si longtemps ? Qu’en pensez-vous ?