Allez-y, je vous rejoindrai – Chronique d’un secret de famille et d’une déchirure

« Allez-y, je vous rejoindrai. »

La voix de Paul résonne encore dans l’entrée, sèche, presque étrangère. Je serre la main de mon fils, Thomas, qui ajuste nerveusement sa cravate bleue. Aujourd’hui, c’est sa remise de diplôme au lycée Victor-Hugo, à Nantes. Il a travaillé si dur pour ce moment. Je devrais être heureuse, fière. Mais il y a ce vide, ce froid qui s’est glissé entre nous depuis des semaines.

Paul, mon mari depuis vingt-trois ans, ne nous regarde même pas. Il attrape ses clés, marmonne qu’il a « un truc à régler », et claque la porte. Thomas baisse les yeux. Je sens sa déception, son incompréhension. Il ne dit rien, mais je sais qu’il espérait que son père soit là, pour une fois.

Dans la voiture, le silence est pesant. Je tente un sourire :
— Tu es prêt ? Tu vas voir, tu vas être magnifique sur scène.
Il hoche la tête sans conviction.

Sur le parking du lycée, les familles se pressent, rient, prennent des photos. Je croise le regard de Claire, la mère de la meilleure amie de Thomas. Elle me lance un sourire compatissant. Tout le monde sait que Paul n’est pas là. Dans notre quartier, les absences ne passent jamais inaperçues.

La cérémonie commence. Les discours s’enchaînent. Quand vient le tour de Thomas, je sens mon cœur se serrer. Il monte sur scène, droit comme un i, mais ses yeux cherchent quelqu’un dans la salle. Il ne me regarde pas. Il cherche son père.

Après la cérémonie, alors que les autres familles s’embrassent et posent pour des photos souvenirs, Thomas s’éloigne vers le portail du lycée. Je le rattrape.
— Thomas…
Il me coupe :
— Pourquoi il n’est jamais là ? Pourquoi c’est toujours toi qui dois tout porter ?
Je n’ai pas de réponse. Je voudrais lui dire que tout va s’arranger, mais je n’y crois plus moi-même.

Nous rentrons à la maison. Paul n’est pas là. Sur la table du salon, une enveloppe blanche porte mon prénom. Je l’ouvre d’une main tremblante. Quelques lignes sèches : « Je pars quelques jours chez ma sœur à Angers. J’ai besoin de réfléchir. Ne m’attendez pas. »

Thomas lit par-dessus mon épaule. Il lâche un rire amer :
— C’est ça, réfléchir… Il fuit comme d’habitude.
Je voudrais défendre Paul, dire qu’il est fatigué par son travail à l’hôpital, que la pression est trop forte depuis la mort de sa mère l’an dernier… Mais je n’y arrive plus.

Le soir tombe sur la maison silencieuse. Je prépare un dîner que personne ne touche vraiment. Thomas monte dans sa chambre sans un mot. Je reste seule dans la cuisine, les mains serrées autour d’une tasse de thé froid.

Les jours passent. Paul ne donne pas de nouvelles. Thomas s’enferme dans le silence ou sort avec ses amis jusqu’à tard dans la nuit. Je découvre des messages sur son téléphone : « T’inquiète pas pour moi », « J’en ai marre de cette famille en carton »…

Un soir, alors que je range le bureau de Paul pour chercher un document administratif, je tombe sur une lettre froissée au fond d’un tiroir. Elle est signée « Élise ». Une écriture féminine, douce et familière… Je comprends soudain pourquoi Paul est si distant depuis des mois.

Je lis :
« Paul,
Je sais que tu as peur de tout perdre mais il faut que tu sois honnête avec toi-même et avec ta famille. Je ne veux plus être ton secret… »

Le sol se dérobe sous mes pieds. Élise… Sa collègue à l’hôpital. Je me souviens des dîners annulés à la dernière minute, des week-ends « de garde », des regards fuyants.

Quand Paul rentre enfin trois jours plus tard, je l’attends dans le salon.
— Tu veux qu’on parle ? lui dis-je d’une voix blanche.
Il s’assoit en face de moi sans me regarder.
— Je suis désolé…
Je sens mes larmes monter mais je les retiens.
— Depuis combien de temps ?
Il hésite puis lâche :
— Presque un an.

Le silence s’installe entre nous comme une chape de plomb.
— Et maintenant ? Qu’est-ce qu’on fait ?
Il hausse les épaules.
— Je ne sais pas… Je suis perdu.

Thomas descend à ce moment-là et comprend tout en un regard. Il explose :
— Vous pouviez pas attendre après ma remise de diplôme pour tout foutre en l’air ?
Il claque la porte et sort dans la nuit.

Je reste là, face à Paul qui pleure en silence. Je voudrais hurler ma colère, mon chagrin, mais je n’ai plus la force.

Les semaines suivantes sont un enchaînement de rendez-vous chez le notaire, de discussions stériles avec Paul et d’essais maladroits pour rassurer Thomas. La maison se vide peu à peu de ses rires et de ses souvenirs heureux.

Aujourd’hui encore, je repense à ce matin-là où tout a basculé. J’essaie d’avancer pour Thomas et pour moi-même. Mais chaque fois que je croise une famille réunie sur une photo ou dans un parc nantais, une question me hante : Peut-on vraiment pardonner ceux qui nous trahissent ? Et comment reconstruire ce qui a été brisé si brutalement ?