Adieu à ma seconde mère : un dernier merci à Madeleine
« Tu ne vas pas sortir comme ça, Camille ! »
La voix de Madeleine résonne encore dans ma tête, ferme et douce à la fois. Je suis devant le miroir de l’entrée, mon manteau trop grand sur les épaules, les yeux rougis par la nuit blanche passée à veiller son corps sans vie. C’est aujourd’hui l’enterrement de celle qui fut ma seconde mère, et je n’arrive pas à retenir mes larmes.
Tout a commencé il y a douze ans, dans ce vieil immeuble du quartier de la Croix-Rousse à Lyon. J’avais vingt ans, fraîchement débarquée de mon Ardèche natale, orpheline depuis peu. Ma mère biologique venait de succomber à un cancer fulgurant. Mon père ? Parti depuis longtemps. Je me retrouvais seule dans cette ville immense, avec pour tout bagage une valise cabossée et un accent qui trahissait mes origines rurales.
Le premier soir, alors que je pleurais sur mon lit défait, quelqu’un a frappé à la porte. « On n’a pas idée de pleurer aussi fort, ma petite ! » C’était Madeleine, la soixantaine bien entamée, cheveux gris tirés en chignon serré, tablier fleuri noué autour de la taille. Elle m’a tendu une assiette de gratin dauphinois. « Mange, ça ira mieux après. »
Je n’ai jamais su dire non à Madeleine. Elle s’est imposée dans ma vie comme une évidence. Elle m’a appris à trier mes papiers administratifs (« Ici, c’est pas comme à la campagne ! »), à éviter les arnaques du marché Saint-Antoine, à cuisiner une vraie blanquette (« Pas ces trucs tout prêts ! »). Mais surtout, elle m’a appris à survivre à la solitude.
Les années ont passé. J’ai trouvé un travail dans une librairie du centre-ville. Les clients défilaient, anonymes et pressés. Mais chaque soir, je savais que Madeleine m’attendait avec son thé brûlant et ses questions indiscrètes : « Alors, ce garçon dont tu parlais hier ? Il t’a rappelée ? »
Parfois, nos discussions tournaient au vinaigre. Je me souviens d’un soir d’hiver où j’ai claqué la porte après une dispute violente. Elle voulait que je reprenne mes études ; moi, je voulais juste respirer. « Tu gâches ton potentiel ! » criait-elle. J’ai hurlé qu’elle n’était pas ma mère. Le silence qui a suivi m’a glacée jusqu’aux os.
Mais le lendemain matin, un petit mot m’attendait sur le paillasson : « Le café est prêt si tu veux parler. »
C’est ça, Madeleine : une main tendue même après les tempêtes.
Quand j’ai rencontré Thomas, mon premier amour sérieux, elle a été la première à le jauger du regard. « Il a l’air gentil mais un peu mou », avait-elle soufflé en aparté. Elle avait raison : il est parti six mois plus tard sans un mot d’explication. J’ai pleuré sur son épaule comme une enfant.
Madeleine n’a jamais eu d’enfants. Elle disait que la vie avait décidé pour elle. Mais elle s’est occupée de moi comme si j’étais sa propre fille. Elle m’a appris la force tranquille des femmes qui n’attendent rien mais donnent tout.
Il y a deux ans, elle a commencé à oublier des choses : les clés, le four allumé, mon prénom parfois. J’ai compris avant elle que quelque chose clochait. Les médecins ont parlé d’Alzheimer. J’ai pris le relais : courses, ménage, rendez-vous médicaux… Les rôles s’inversaient.
Un soir, alors qu’elle peinait à reconnaître son propre appartement, elle m’a prise par la main : « Tu sais Camille, tu es la fille que je n’ai jamais eue. »
Aujourd’hui, devant son cercueil recouvert de lys blancs, je me sens vide et pleine à la fois. Autour de moi, quelques voisins murmurent des souvenirs : « Elle était toujours là pour dépanner… », « Une femme de caractère ! »
Mon frère Julien est venu exprès d’Avignon. Nous ne nous parlons plus beaucoup depuis la mort de maman ; il n’a jamais compris pourquoi je tenais tant à Madeleine. Il me lance un regard froid : « Tu t’es plus occupée d’elle que de ta propre famille… »
Je voudrais lui crier qu’on ne choisit pas toujours sa famille de sang, mais qu’on peut choisir sa famille de cœur.
La cérémonie touche à sa fin. Je prends la parole d’une voix tremblante :
« Madeleine m’a appris que l’amour ne se limite pas aux liens du sang. Elle m’a offert un foyer quand je n’en avais plus. Aujourd’hui, je lui dis merci pour tout ce qu’elle m’a transmis : la force d’avancer malgré les tempêtes et le courage d’aimer sans compter. »
En quittant le cimetière sous la pluie fine de novembre, je me demande : combien d’entre nous passent à côté de ces rencontres qui changent une vie ? Et vous, avez-vous déjà trouvé une seconde famille là où vous ne l’attendiez pas ?