Un Père Réveillé Trop Tard : L’histoire de Samuel et Élisabeth
« Tu n’as pas le droit d’être là ! » La voix de Claire, la mère d’Amy, résonne encore dans ma tête. C’était il y a trois semaines, à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière. Amy venait de mourir sur la table d’opération après cet accident absurde sur le périphérique. Je n’avais pas vu ma fille depuis deux ans. J’étais ce père fantôme, celui qui a préféré fuir ses responsabilités pour une carrière à Bordeaux, loin du tumulte parisien et des cris d’un bébé qui n’était pas prévu.
Je me souviens du regard d’Élisabeth, trois ans à peine, assise sur ce fauteuil trop grand pour elle, ses jambes ballantes, ses yeux gonflés de larmes mais secs de colère. « Tu es qui, toi ? » m’a-t-elle lancé, sans ciller. J’ai senti mon cœur se fissurer. J’ai voulu lui dire que j’étais son père, que j’allais tout arranger, mais les mots sont restés coincés dans ma gorge. Comment expliquer à une enfant que son père n’a pas su être là ?
Les jours suivants ont été un enchaînement de démarches administratives, de rendez-vous avec l’assistante sociale et de disputes avec Claire. « Tu n’as jamais voulu t’occuper d’Amy, tu crois vraiment que tu vas t’occuper d’Élisabeth ? » me lançait-elle au téléphone. Je n’avais rien à répondre. Elle avait raison. J’avais fui. J’avais raté les premiers pas d’Amy, ses premiers mots, ses anniversaires. Et maintenant, je devais être père pour une petite-fille qui ne voulait pas de moi.
La première nuit où Élisabeth a dormi chez moi dans mon petit appartement du 13ème arrondissement, elle a pleuré toute la nuit. Je me suis assis devant sa porte, impuissant. Le matin, elle m’a ignoré. J’ai tenté un « Tu veux des céréales ? » mais elle a secoué la tête et s’est enfermée dans la salle de bain. J’ai compris alors que l’amour ne se décrète pas.
Au travail, mes collègues me regardaient avec pitié. « Tu tiens le coup ? » demandait souvent Lucie à la pause café. Je répondais oui, mais je mentais. Je ne tenais rien du tout. Je survivais. Je passais mes soirées à relire les messages d’Amy sur mon téléphone, ces messages auxquels je répondais trop tard ou pas du tout : « Papa, tu viens me voir ce week-end ? » ; « Papa, Élisabeth a dit ton prénom aujourd’hui… »
Un soir, alors qu’Élisabeth dessinait dans le salon, je me suis assis à côté d’elle. « Tu veux me montrer ce que tu fais ? » Elle a haussé les épaules sans lever les yeux. J’ai insisté : « Tu sais… je ne suis pas très doué pour tout ça. Mais j’aimerais apprendre… avec toi. » Elle a posé son feutre et m’a regardé pour la première fois sans colère. « Pourquoi t’étais pas là avant ? »
Cette question m’a transpercé. J’ai bafouillé : « Je… je croyais que j’avais le temps… » Mais le temps ne revient jamais en arrière.
Les semaines ont passé. J’ai appris à faire des tresses (mal), à préparer des tartines au Nutella (trop épaisses), à lire des histoires le soir (en butant sur les mots quand l’émotion me submergeait). Parfois Élisabeth riait, parfois elle me repoussait violemment : « Je veux maman ! »
Un dimanche matin, Claire est venue chercher Élisabeth pour une visite au cimetière. Elles sont parties main dans la main sans un regard pour moi. J’ai explosé en sanglots dès qu’elles ont claqué la porte. J’ai appelé mon propre père – que je n’avais pas vu depuis des années non plus – et je lui ai crié ma douleur : « Pourquoi on est comme ça dans cette famille ? Pourquoi on n’arrive pas à s’aimer sans se fuir ? »
Il y a eu des jours meilleurs : un sourire furtif d’Élisabeth quand je l’ai emmenée voir les chevaux au Bois de Vincennes ; un câlin maladroit après une chute en trottinette ; un dessin où elle m’a représenté avec un cœur rouge sur la poitrine.
Mais il y a eu aussi les rendez-vous chez la psychologue scolaire qui m’a dit : « Élisabeth a besoin de stabilité. Elle a peur que vous partiez comme avant… » Et cette peur-là, je la comprenais trop bien.
Un soir d’hiver, alors que Paris était recouvert d’un voile de pluie fine, Élisabeth s’est glissée dans mon lit en silence. Elle s’est blottie contre moi et a murmuré : « Tu vas rester cette fois ? »
J’ai juré que oui. Mais au fond de moi, je savais que rien ne pourrait effacer ces années perdues.
Aujourd’hui encore, chaque matin où je prépare le petit-déjeuner pour Élisabeth, je me demande si elle me pardonnera un jour vraiment. Peut-on réparer ce qu’on a brisé par négligence ? Est-ce que l’amour suffit quand on arrive trop tard ?
Et vous… croyez-vous qu’on puisse vraiment rattraper le temps perdu avec ceux qu’on aime ?