Quand mon père a décidé de vivre à mes crochets : chronique d’une maternité volée

— Camille, tu as pensé à acheter du café ?

La voix de mon père résonne dans la cuisine, sèche, presque autoritaire. Je serre les dents. Il est huit heures du matin, mon bébé pleure dans la chambre d’à côté, et je n’ai pas dormi plus de deux heures cette nuit. Je me retiens de lui répondre trop vivement.

— Papa, je n’ai pas eu le temps. Tu sais bien que…

Il me coupe :

— Tu travailles pas en ce moment, tu pourrais au moins t’occuper des courses.

Je sens la colère monter, mais je ravale mes mots. Je suis en congé maternité, pas en vacances. Mais pour lui, c’est pareil. Depuis qu’il a pris sa retraite il y a trois mois, il a débarqué chez moi à Lyon, avec sa valise et son air de martyr. « Je ne veux pas être un poids », avait-il dit en franchissant le seuil. Mais depuis, il ne fait rien d’autre que peser sur mes épaules déjà courbées par la fatigue.

Tout a commencé le jour où il m’a annoncé qu’il ne toucherait pas à sa pension. « On ne sait jamais ce que l’avenir nous réserve, Camille. Il faut économiser pour les mauvais jours. » Mais les mauvais jours, c’est maintenant pour moi. Je paie tout : l’électricité, le gaz, les courses, même ses cigarettes. Il ne propose jamais d’aider, ni pour les tâches ménagères, ni pour s’occuper de son petit-fils. Il passe ses journées devant la télé ou à râler sur l’actualité.

Ma mère est morte il y a cinq ans. Depuis, il s’est refermé sur lui-même. Je comprends sa solitude, mais pourquoi doit-elle devenir mon fardeau ?

Un soir, alors que je berce mon fils Paul dans mes bras, j’entends mon père parler au téléphone avec mon frère Julien :

— Non, je ne veux pas aller chez toi. Camille a plus de place… Et puis elle ne travaille pas en ce moment.

Je sens les larmes me monter aux yeux. Pourquoi est-ce toujours moi ? Pourquoi personne ne voit ce que je vis ?

Le lendemain matin, je tente une discussion :

— Papa, il faut qu’on parle des dépenses. Je n’arrive plus à suivre…

Il hausse les épaules :

— Tu exagères. Avant, ta mère gérait tout sans se plaindre.

Je serre Paul contre moi. Je ne suis pas maman comme elle. Je suis fatiguée, seule, et j’ai peur de craquer.

Les semaines passent. Mon compte en banque fond comme neige au soleil. Je commence à cacher mes tickets de caisse pour ne pas voir la réalité en face. Un jour, je reçois une lettre de la CAF : ma prime de naissance est déjà engloutie dans les factures.

Un soir d’avril, alors que Paul fait enfin sa nuit, je m’effondre sur le canapé. Mon père entre dans le salon :

— Tu pourrais faire un effort pour sourire un peu. On dirait que tu portes le poids du monde.

Je craque :

— Mais tu ne vois donc rien ?! J’ai besoin d’aide ! J’ai besoin que tu sois un père, pas un autre enfant à charge !

Il me regarde comme si je venais de le gifler.

— Tu crois que c’est facile pour moi ? J’ai tout perdu… ta mère… mon travail…

— Et moi alors ? J’ai perdu ma liberté ! J’ai perdu ma joie d’être maman parce que tu refuses de prendre ta part !

Il quitte la pièce sans un mot. Le silence qui suit est plus lourd que tous les reproches.

Le lendemain matin, il ne descend pas prendre son café. Je trouve une lettre sur la table :

« Camille,
Je suis désolé si je t’ai fait du mal. Je n’ai jamais su demander de l’aide autrement qu’en imposant ma présence. Je vais partir quelques temps chez ton oncle à Clermont-Ferrand. Prends soin de toi et de Paul.
Papa »

Je relis la lettre plusieurs fois. Un soulagement immense m’envahit, mêlé à une tristesse profonde. Je n’ai jamais voulu blesser mon père. Mais comment faire quand aimer quelqu’un signifie s’oublier soi-même ?

Les jours suivants sont étranges : la maison est plus calme, mais aussi plus vide. Paul sourit plus souvent ; je retrouve peu à peu le goût des petites choses simples : une promenade au parc de la Tête d’Or, un café avec une amie…

Mais la culpabilité me ronge encore parfois. Ai-je eu raison de mettre mes limites ? Est-ce égoïste de vouloir être heureuse sans porter toute ma famille sur mes épaules ?

Et vous, qu’auriez-vous fait à ma place ? Peut-on vraiment concilier amour filial et respect de soi ?