Quand mon beau-père a envahi notre vie : cinq mois d’épreuves dans notre petit appartement parisien
« Tu comptes vraiment laisser tes chaussures là, Camille ? »
La voix grave de Gérard résonne dans l’entrée exiguë de notre appartement du 12ème arrondissement. Je serre les dents. Il n’est là que depuis trois heures et déjà, chaque geste semble être une provocation. Julien, mon mari, tente de détendre l’atmosphère : « Papa, laisse-la tranquille, c’est pas grave… » Mais Gérard hausse les épaules et marmonne quelque chose sur « l’ordre » et « la discipline ».
Je savais que ces cinq mois allaient être difficiles. Mais je n’imaginais pas à quel point. Depuis six ans, Julien et moi avons traversé tant d’épreuves : la perte de mon emploi, ses longues périodes de doute, nos disputes à propos de l’argent, la naissance de notre fils Paul qui a tout bouleversé… Mais on s’en est toujours sortis. On s’est accrochés l’un à l’autre, parfois par la peau des dents. Ce petit deux-pièces, c’est notre cocon. Enfin… c’était.
Gérard a débarqué avec ses valises, son air bourru et ses habitudes d’un autre temps. Il a quitté sa maison à Lyon après le décès de sa femme, incapable de rester seul. Julien n’a pas hésité une seconde à lui proposer de venir chez nous. « C’est normal, c’est mon père », m’a-t-il dit. Mais moi ? On ne m’a pas demandé mon avis. J’ai encaissé, pour Julien, pour Paul.
Dès le premier matin, tout a changé. Gérard se lève à six heures, fait du bruit dans la cuisine, râle sur la façon dont je prépare le café (« Tu mets trop d’eau ! »), critique la façon dont on élève Paul (« À son âge, il devrait déjà savoir ranger ses jouets ! »). Il occupe le salon – devenu sa chambre – et laisse traîner ses affaires partout. Je me sens étrangère chez moi.
Les disputes avec Julien deviennent quotidiennes. Il essaie de ménager tout le monde mais finit par s’énerver :
— Tu pourrais faire un effort avec mon père !
— Un effort ? J’ai l’impression d’être une invitée ici !
Paul, du haut de ses quatre ans, sent la tension. Il se met à faire des cauchemars. Je me réveille en sursaut chaque nuit, épuisée.
Un soir, alors que je rentre tard du travail – j’ai enfin retrouvé un poste à mi-temps dans une librairie –, je trouve Gérard assis à table avec Paul sur les genoux. Il lui raconte des histoires de son enfance à la campagne. Paul rit aux éclats. Je me sens coupable d’être jalouse de ce moment complice. Mais dès que je pose mon sac, Gérard me lance :
— Tu travailles trop tard pour une mère.
Je ravale mes larmes.
Les semaines passent et la situation empire. Gérard critique tout : ma cuisine (« Tu ne sais pas faire une vraie blanquette ! »), ma façon de parler (« On ne dit pas ‘OK’, c’est moche ! »), même ma manière d’aimer Julien (« Vous ne vous tenez jamais la main… »). Je me sens jugée en permanence.
Un dimanche matin, alors que je prépare le petit-déjeuner, j’entends Julien et Gérard se disputer violemment dans le salon.
— Papa, arrête de critiquer Camille !
— Je dis ce que je pense ! Elle n’a aucun sens de la famille !
Je claque la porte de la cuisine et sors sur le balcon minuscule pour respirer. Les larmes coulent sans que je puisse les retenir.
Je commence à éviter l’appartement. Je traîne au travail, je propose à Paul d’aller au parc après l’école. Mais même dehors, je sens le poids du regard de Gérard sur moi. Julien s’éloigne aussi ; il ne sait plus comment gérer la situation. Nos rares moments d’intimité sont parasités par la fatigue et les non-dits.
Un soir d’avril, tout explose. Gérard me reproche devant Paul d’être une mauvaise mère parce que j’ai oublié d’acheter du lait. Je hurle enfin ce que je retiens depuis des semaines :
— C’est chez moi ici aussi ! J’ai le droit d’exister !
Julien tente d’intervenir mais je le repousse.
Paul pleure. Gérard quitte la pièce en claquant la porte.
Cette nuit-là, Julien et moi parlons jusqu’à l’aube. Il comprend enfin ce que je vis. Il promet de parler à son père.
Le lendemain matin, Gérard frappe doucement à ma porte. Il a l’air fatigué, plus vieux soudainement.
— Je ne voulais pas te faire du mal… Je suis perdu sans ta belle-mère.
Je vois ses yeux humides. Pour la première fois, je comprends sa douleur derrière sa dureté.
Les semaines suivantes sont différentes. Gérard fait des efforts ; il me demande comment s’est passée ma journée, il joue avec Paul sans critiquer. Moi aussi j’essaie d’être plus patiente. Ce n’est pas parfait mais on apprend à cohabiter.
Le jour où il repart pour Lyon, il me serre dans ses bras maladroitement :
— Merci de m’avoir supporté…
Je souris tristement.
Aujourd’hui encore, je me demande : comment fait-on pour survivre à ces tempêtes familiales sans se perdre soi-même ? Est-ce qu’on peut vraiment pardonner tout ce qui a été dit ou fait sous le poids de la douleur ? Qu’en pensez-vous ?