Quand ma fille ne m’appelle que pour l’argent : Histoire d’une mère française
« Maman, tu pourrais me faire un virement de 200 euros ? C’est urgent… »
La voix de Camille tremble à peine, mais je reconnais ce ton. Ce n’est pas la première fois. Je serre le téléphone si fort que mes doigts blanchissent. Je regarde par la fenêtre de notre appartement à Lyon, les lumières de la ville dansent sur le Rhône, mais je ne vois rien. Je n’entends que le silence après sa demande, ce silence qui pèse plus lourd que tous les mots du monde.
« Camille… tu vas bien ? Tu veux passer dîner ce week-end ? »
Un soupir. « Je n’ai pas le temps, Maman. Tu peux m’aider ou pas ? »
Je sens une larme couler sur ma joue. François, mon mari, me regarde du coin de l’œil. Il sait. Il sait que chaque appel de Camille est une déchirure supplémentaire. Nous avons tout donné pour elle : les vacances annulées pour payer ses études à Grenoble, les heures supplémentaires à l’hôpital pour acheter ses livres, les nuits blanches à attendre qu’elle rentre de soirée.
Mais depuis deux ans, Camille ne vient plus à la maison. Elle vit dans un petit studio à Villeurbanne, travaille à mi-temps dans un café, mais l’argent ne suffit jamais. Elle ne parle plus de ses rêves d’enfant, de devenir vétérinaire ou de voyager en Afrique. Elle ne parle plus que de factures, de loyers en retard, de galères.
Je me souviens encore du jour où tout a basculé. C’était un dimanche d’automne, il y avait une odeur de tarte aux pommes dans la cuisine. Camille est arrivée en claquant la porte, les yeux rouges. « Vous ne comprenez rien ! » a-t-elle crié avant de monter dans sa chambre. Depuis ce jour-là, un mur invisible s’est dressé entre nous.
François tente parfois de lui parler : « Camille, tu sais qu’on t’aime… Tu pourrais venir voir ta mère plus souvent. » Mais elle répond à peine, ou alors elle coupe court : « J’ai pas le temps, Papa. »
Les voisins disent que c’est normal, que tous les jeunes sont comme ça aujourd’hui, qu’ils veulent leur indépendance. Mais ce n’est pas l’indépendance qui me fait mal : c’est cette distance froide, cette sensation d’être devenue un distributeur automatique.
Un soir, alors que je faisais la vaisselle, j’ai entendu François murmurer : « On a raté quelque chose… » J’ai failli laisser tomber l’assiette. Est-ce qu’on a trop donné ? Pas assez ? Est-ce qu’on a oublié de lui apprendre à demander de l’aide autrement qu’en parlant d’argent ?
Un jour, j’ai décidé d’aller la voir sans prévenir. J’ai pris le tramway jusqu’à son quartier. J’ai monté les escaliers sombres jusqu’à son étage et j’ai frappé doucement. Elle a ouvert la porte, surprise.
« Maman ? Qu’est-ce que tu fais là ? »
J’ai souri maladroitement. « Je passais dans le coin… Tu veux qu’on prenne un café ensemble ? »
Elle a hésité puis m’a laissé entrer. Son studio était en désordre : des vêtements sur le canapé-lit, des tasses sales sur la table basse. J’ai eu envie de tout ranger, mais je me suis retenue.
On a parlé un peu, du temps qu’il faisait, de son boulot au café. Puis elle a baissé les yeux : « Je suis désolée si je te demande toujours de l’argent… C’est juste que je galère vraiment en ce moment. »
J’ai pris sa main dans la mienne. « Tu sais, Camille… Ce n’est pas l’argent qui me fait mal. C’est de te sentir loin de moi. J’aimerais juste qu’on parle comme avant… »
Elle a haussé les épaules : « C’est compliqué… Je veux pas t’embêter avec mes problèmes. »
J’ai eu envie de lui dire que ses problèmes étaient aussi les miens, que c’est ça être une famille. Mais les mots sont restés coincés dans ma gorge.
Depuis cette visite, rien n’a vraiment changé. Les appels continuent, toujours pour demander un virement ou une avance sur son anniversaire. Parfois je me dis que je devrais dire non, pour qu’elle comprenne que notre lien ne peut pas se résumer à des chiffres sur un compte en banque.
Mais comment refuser à son enfant ? Comment supporter l’idée qu’elle pourrait couper tout contact si je ne réponds pas présente ?
François et moi nous disputons souvent à ce sujet. Lui voudrait être plus ferme : « Il faut qu’elle apprenne à se débrouiller seule ! » Moi je n’y arrive pas. Je repense à toutes ces nuits où elle avait peur du noir et venait se glisser dans notre lit.
Un soir d’hiver, alors que la neige tombait sur les toits de Lyon, j’ai reçu un message : « Merci Maman pour le virement. Je t’aime tu sais. » Trois mots qui m’ont fait pleurer toute la nuit.
Je me demande parfois si d’autres mères vivent la même chose que moi. Est-ce normal d’avoir si peur du silence entre deux appels ? Est-ce qu’on peut vraiment retrouver sa fille quand tout semble perdu ?
Et vous… Qu’auriez-vous fait à ma place ? Jusqu’où iriez-vous par amour pour votre enfant ?