Quand ma fille m’a dit qu’elle partait : Histoire d’une mère française face à l’émancipation
— Maman, il faut que je te parle.
La voix de Camille tremblait, mais elle gardait ce regard déterminé qui me rappelait tant son père. J’étais assise à la table de la cuisine, les mains encore humides d’avoir lavé la vaisselle, quand elle a posé sa valise près de la porte. Il était vingt-deux heures passées, la pluie battait contre les vitres de notre pavillon de banlieue lyonnaise. J’ai senti mon cœur se serrer.
— Je pars, maman. Je quitte Thomas. Je vais m’installer à Paris.
J’ai cru que le temps s’arrêtait. Ma fille unique, mon bébé, celle pour qui j’avais tout sacrifié… Elle voulait tout quitter ? Son mari, sa maison, cette vie tranquille que nous avions tant rêvée pour elle ?
— Tu plaisantes ? Camille, tu ne peux pas faire ça ! Tu es mariée depuis à peine trois ans !
Elle a essuyé une larme du revers de la main. Sa voix s’est faite plus ferme :
— Je ne suis pas heureuse, maman. Je ne peux plus faire semblant. J’étouffe ici. J’ai besoin de vivre pour moi.
J’ai senti la colère monter, mêlée à une peur sourde. Qu’allait dire la famille ? Les voisins ? Et Thomas, ce garçon si gentil, si attentionné…
— Tu penses à ton père ? À ce qu’il dirait s’il était encore là ? On ne quitte pas son mari comme ça, Camille !
Elle a baissé les yeux, mais n’a pas reculé.
— Papa aurait voulu que je sois heureuse. Toi aussi, non ?
Je n’ai rien répondu. Au fond de moi, je savais qu’elle avait raison. Mais comment accepter que tout ce que j’avais transmis — l’importance du foyer, du couple, du compromis — soit balayé d’un revers de main ?
Le silence s’est installé entre nous, lourd comme un orage d’été. J’ai repensé à ma propre jeunesse, à mes rêves avortés de devenir institutrice à Lyon, abandonnés pour suivre mon mari à la campagne. Avais-je le droit d’en vouloir à Camille de vouloir plus ?
— Et Thomas ? Tu lui as parlé ?
Elle a hoché la tête.
— Il ne comprend pas. Il croit que c’est une crise passagère. Mais ce n’est pas ça… Je veux être libre, maman. Je veux essayer d’être moi-même, sans avoir à demander la permission.
Je me suis levée brusquement, repoussant ma chaise qui a raclé le carrelage.
— Libre… Tu crois que c’est facile ? Qu’on peut tout recommencer comme ça ? Paris, c’est pas un conte de fées ! Tu vas galérer pour trouver un boulot, un logement… Et si tu regrettes ?
Elle a souri tristement.
— Peut-être que je vais me tromper. Mais je préfère me tromper en essayant qu’en restant ici à me faner.
J’ai senti mes yeux brûler. J’aurais voulu la serrer dans mes bras, lui dire que tout irait bien… Mais j’étais trop fière, trop blessée aussi.
— Tu sais ce que les gens vont dire ? Que tu es égoïste, que tu détruis ta famille…
Camille s’est approchée et a posé sa main sur la mienne.
— Les gens parleront toujours, maman. Mais c’est ma vie.
La nuit est tombée sur notre cuisine comme un rideau de théâtre. J’ai regardé ma fille et j’ai vu en elle toutes les femmes de notre famille : ma mère qui n’a jamais osé divorcer malgré l’infidélité de mon père ; moi qui ai renoncé à mes rêves pour être une « bonne épouse » ; et maintenant Camille qui osait briser le cercle.
Nous avons passé la nuit à parler, parfois en chuchotant pour ne pas réveiller les voisins, parfois en criant notre douleur et nos peurs. Elle m’a raconté ses angoisses, ses espoirs, ses envies de liberté. J’ai partagé mes regrets, mes sacrifices silencieux.
Au petit matin, alors qu’elle s’apprêtait à partir pour prendre le train vers Paris, je l’ai enfin prise dans mes bras.
— Promets-moi juste de m’appeler… Et si jamais tu as besoin de revenir…
Elle a souri à travers ses larmes.
— Je te le promets, maman.
La porte s’est refermée derrière elle et j’ai senti un vide immense m’envahir. J’ai compris alors que l’amour maternel n’était pas fait pour retenir mais pour accompagner, même dans la douleur.
Aujourd’hui encore, je me demande : ai-je eu tort de lui transmettre tant de peurs ? Est-ce cela être une bonne mère — laisser partir son enfant vers l’inconnu ? Et vous… auriez-vous eu le courage de la laisser partir ?