Quand j’ai compris que mon fils ne m’écoutait plus

— Paul, pose ce téléphone et viens à table !

Ma voix tremble, mais il ne bronche pas. Il reste là, affalé sur le canapé du salon, les yeux rivés à l’écran, comme s’il était seul au monde. Je sens la colère monter, cette colère sourde qui me serre la gorge depuis des semaines. Autour de la table, mon mari François soupire, ma fille Camille baisse les yeux. Le dîner refroidit.

— Paul ! Tu m’as entendue ?

Il lève enfin la tête, agacé :

— Ouais, j’arrive…

Mais il ne bouge pas. Je serre les poings. Depuis quand ai-je perdu son attention ? Depuis quand mes mots glissent-ils sur lui comme la pluie sur une vitre ?

Je me rassois, les mains moites. François tente de détendre l’atmosphère :

— Laisse-le, il a eu une grosse journée au lycée.

Mais je n’en peux plus de cette indifférence. J’ai l’impression d’être invisible dans ma propre maison. Paul finit par arriver, traînant les pieds. Il s’assoit sans un mot, attrape son assiette et commence à manger à toute vitesse.

— Tu pourrais au moins attendre qu’on soit tous servis !

Il hausse les épaules. Camille me lance un regard inquiet. Elle a toujours été plus douce, plus attentive. Mais Paul… Paul est devenu un étranger.

Le repas se déroule dans un silence pesant, seulement troublé par le bruit des couverts. Je tente une conversation :

— Alors, comment s’est passée ta journée ?

Il marmonne :

— Comme d’hab…

François essaie de relancer :

— Tu as eu ton contrôle de maths ?

Paul soupire :

— Ouais.

Je sens les larmes me monter aux yeux. Où est passé mon fils bavard, celui qui me racontait tout ? Je me souviens de ses rires d’enfant, de ses bras autour de mon cou. Aujourd’hui, il n’y a plus que des portes qui claquent et des regards fuyants.

Après le dîner, je le retrouve dans sa chambre. Il a remis ses écouteurs et tape frénétiquement sur son téléphone.

— Paul, il faut qu’on parle.

Il retire un écouteur, l’air excédé :

— Quoi encore ?

Je prends une grande inspiration :

— Tu ne respectes plus rien ici. Ni les horaires, ni les règles… Tu ne nous parles plus. On dirait que tu n’en as rien à faire de nous.

Il détourne les yeux :

— Vous comprenez rien…

Je sens ma voix se briser :

— Alors explique-moi ! Dis-moi ce qui ne va pas !

Il se lève brusquement :

— Laissez-moi tranquille !

La porte claque. Je reste là, seule au milieu de ses posters et de ses vêtements jetés au sol. J’ai envie de hurler. J’ai envie de pleurer. Mais surtout, j’ai peur. Peur de le perdre pour de bon.

Les jours passent et la tension ne fait qu’augmenter. François et moi nous disputons à voix basse le soir dans la cuisine.

— Tu es trop dure avec lui !
— Et toi, tu es trop laxiste !
— Il traverse une période difficile…
— Et nous alors ? On compte pour du beurre ?

Camille s’enferme dans sa chambre pour échapper à nos cris. Je me sens coupable. Est-ce moi qui ai tout raté ? Ai-je été trop exigeante ? Trop absente ?

Un soir, alors que je range le salon, je trouve un carnet sous le coussin du canapé. C’est celui de Paul. J’hésite, puis je l’ouvre. Les pages sont remplies de dessins sombres et de phrases griffonnées : « Personne ne comprend », « Marre de tout », « Besoin d’air ».

Mon cœur se serre. Derrière sa carapace d’indifférence, Paul souffre. Je n’ai rien vu venir.

Le lendemain matin, je frappe doucement à sa porte.

— Paul… Je peux entrer ?

Pas de réponse. J’entre quand même. Il est là, recroquevillé sur son lit.

— Je suis désolée si je t’ai blessé… Je veux juste comprendre ce que tu ressens.

Il détourne la tête, mais je vois ses épaules trembler.

— Tu sais… moi aussi j’ai eu ton âge. Moi aussi j’ai eu envie de tout envoyer balader… Mais on est là pour toi. On t’aime.

Un silence lourd s’installe. Puis il murmure :

— J’arrive pas à parler… J’ai l’impression que tout le monde attend trop de moi.

Je m’assieds à côté de lui et prends sa main.

— On va essayer d’y arriver ensemble, d’accord ? On va trouver une solution.

Ce soir-là, pour la première fois depuis longtemps, Paul reste à table après le repas. Il ne parle pas beaucoup, mais il écoute. Camille lui sourit timidement. François pose une main sur son épaule.

Ce n’est pas encore gagné. Les disputes reviennent parfois, la communication reste fragile. Mais quelque chose a changé : j’ai compris que je devais aussi apprendre à écouter mon fils différemment, à respecter ses silences et ses tempêtes intérieures.

Aujourd’hui encore, je me demande : comment fait-on pour être un bon parent quand on a soi-même peur d’échouer ? Est-ce qu’on peut vraiment apprendre à s’écouter dans une famille où chacun crie pour être entendu ?