Promesse brisée : Entre les ruines de ma famille et mes propres rêves
« Tu ne comprends donc pas, maman ? » Ma voix tremble, déchirée entre la colère et la supplication. Devant moi, dans le salon aux rideaux tirés, maman détourne les yeux. Son silence pèse plus lourd que n’importe quel mot. Derrière moi, Paul serre ma main, mais je sens sa nervosité, sa peur de ce qui va suivre. Nous sommes le jour de notre mariage, censé être le plus beau de notre vie. Mais au lieu de champagne et de rires, il n’y a que cette tension glaciale.
Depuis des mois, maman nous avait promis l’appartement familial à Montreuil. Ce deux-pièces modeste, mais baigné de lumière, où j’ai grandi entre les disputes et les éclats de rire, devait devenir notre nouveau foyer. Elle me l’avait juré, la main sur le cœur, lors d’une soirée où elle semblait sincère : « C’est pour toi, Camille. Tu as tant sacrifié pour moi après le départ de ton père… »
Mais ce matin-là, alors que je terminais de boutonner ma robe blanche, maman est entrée dans la chambre. Son visage était fermé, ses yeux fuyants. « Camille… Je ne peux pas te donner l’appartement. J’en ai besoin. »
J’ai cru m’effondrer. Paul m’a rattrapée avant que mes jambes ne cèdent. Tout s’est brouillé : les fleurs, les invités, la musique. Je n’entendais plus que ce mot : besoin. Et moi ? N’avais-je pas besoin d’un foyer pour commencer ma vie ?
Les semaines suivantes ont été un tourbillon d’incertitudes. Nous avons cherché des locations à Saint-Denis, à Bagnolet, même jusqu’à Noisy-le-Sec. Les loyers étaient exorbitants, les propriétaires méfiants envers un jeune couple sans CDI solide. Paul travaillait comme prof contractuel dans un collège difficile ; moi, je faisais des remplacements en crèche. Chaque soir, nous rentrions dans un studio différent, nos cartons jamais vraiment défaits.
La rancœur a grandi en moi comme une mauvaise herbe. Je ne reconnaissais plus maman. Elle évitait mes appels, prétextait des rendez-vous médicaux ou des soucis d’argent. Mais je savais qu’elle vivait seule dans cet appartement trop grand pour elle, entourée des souvenirs de mon enfance.
Un soir d’automne, alors que la pluie tambourinait contre les vitres du petit F2 que nous avions enfin trouvé à Aubervilliers, Paul a craqué :
— Camille, tu dois lui parler franchement. On ne peut pas continuer comme ça…
Je savais qu’il avait raison. Mais comment affronter celle qui m’avait tout donné — puis tout repris ?
J’ai pris mon courage à deux mains et je suis allée la voir un dimanche matin. Elle m’a ouvert la porte avec un sourire crispé.
— Tu veux du café ?
— Non, maman. Je veux comprendre… Pourquoi tu as changé d’avis ?
Elle a soupiré longuement.
— Tu crois que c’est facile pour moi ? Après le divorce avec ton père, il ne me reste que cet appartement… J’ai peur de finir seule, sans rien.
— Mais tu m’as promis ! On aurait pu vivre tous ensemble… ou au moins trouver une solution.
Elle a haussé les épaules.
— Les promesses… Parfois on ne peut pas les tenir.
Je suis sortie en claquant la porte, le cœur en miettes.
Les mois ont passé. Paul et moi avons tenté de reconstruire quelque chose sur ces fondations fragiles. Mais l’amertume s’infiltrait partout : dans nos disputes sur l’argent, dans mes silences au téléphone avec maman, dans mes rêves brisés d’un foyer stable.
Un soir de décembre, alors que Paris s’illuminait pour Noël et que nos voisins accrochaient des guirlandes à leurs fenêtres, j’ai reçu un message de maman : « Je suis désolée. »
Je n’ai pas répondu tout de suite. J’ai relu ces mots encore et encore. Désolée… Est-ce que cela efface tout ?
Paul m’a prise dans ses bras.
— On va y arriver, Camille. Avec ou sans ta mère.
Mais au fond de moi, une question me rongeait : est-ce que mes rêves valent vraiment la peine si je dois perdre ma famille pour les atteindre ?
Aujourd’hui encore, alors que je regarde Paul dormir dans notre petit appartement bruyant, je me demande : combien de familles se brisent pour quelques mètres carrés ? Est-ce vraiment ça, le prix du bonheur ?