« Prends l’enfant, fais ce que tu veux » – Histoire d’une trahison maternelle à Lyon
« Prends l’enfant, fais ce que tu veux, moi j’en peux plus. »
La voix de ma mère résonne encore dans ma tête, froide, détachée, comme si elle parlait d’un meuble trop encombrant. J’avais neuf ans ce matin-là, assise sur le canapé élimé du salon, les jambes serrées contre ma poitrine. Mon père, Étienne, venait de rentrer du travail de nuit, les traits tirés, le regard inquiet. Ma mère, Claire, tournait en rond dans la cuisine, jetant des regards nerveux vers la porte d’entrée. Puis elle a lâché cette phrase, sans même me regarder.
— Claire, tu ne peux pas dire ça ! s’est écrié mon père, la voix brisée.
— J’ai dit ce que j’avais à dire. Je n’en peux plus de cette vie. Je veux partir, recommencer ailleurs. Prends-la si tu veux, moi je pars.
J’ai senti mon cœur se fissurer. Je n’ai pas pleuré. J’ai juste serré plus fort mon vieux nounours contre moi, espérant que tout cela n’était qu’un cauchemar. Mais non. Ma mère a pris son sac à main, a claqué la porte et n’est jamais revenue.
Les jours suivants ont été un brouillard épais. Mon père tentait de garder la tête hors de l’eau : il jonglait entre son boulot d’agent d’entretien à l’hôpital Édouard-Herriot et la gestion de la maison. Il oubliait parfois de m’acheter des goûters, mais il n’oubliait jamais de me border le soir. Il me disait :
— On va s’en sortir, Camille. Je te le promets.
Mais je voyais bien qu’il mentait un peu. Les factures s’empilaient sur la table de la cuisine. Les voisins chuchotaient dans l’escalier : « Tu sais, la petite Camille… Sa mère est partie… »
À l’école primaire Jean-Macé, j’étais « la fille dont la mère est partie ». Les autres enfants me regardaient avec une curiosité mêlée de pitié. Un jour, lors d’une sortie scolaire au parc de la Tête d’Or, Julie m’a demandé :
— Ta maman va revenir ?
Je n’ai rien répondu. J’ai juste haussé les épaules et regardé les cygnes glisser sur le lac.
Les années ont passé. Mon père et moi avons survécu comme on a pu. Il y a eu des soirs où il rentrait trop tard et où je dînais seule devant la télé. Il y a eu des matins où je faisais semblant d’être malade pour ne pas affronter les regards à l’école. Mais il y a aussi eu des moments de tendresse : nos dimanches matin à faire des crêpes, nos balades sur les quais du Rhône quand il faisait beau.
À l’adolescence, la colère a remplacé la tristesse. Je détestais ma mère autant que je m’en voulais de penser à elle chaque jour. Je fouillais parfois dans les tiroirs à la recherche d’une lettre, d’un signe, d’une explication. Rien. Silence radio.
Un soir d’hiver, alors que je venais d’avoir dix-sept ans, mon père est rentré plus tôt que d’habitude. Il avait l’air soucieux.
— Camille… Il faut que je te dise quelque chose.
Il m’a tendu une lettre froissée. L’écriture était familière : celle de ma mère.
« Camille,
Je sais que je n’ai pas été une bonne mère. Je ne demande pas pardon. Je voulais juste que tu saches que je pense à toi parfois. Je vis à Marseille maintenant. Si un jour tu veux me voir… »
J’ai relu ces lignes des dizaines de fois. J’ai pleuré toute la nuit. Pourquoi maintenant ? Pourquoi après toutes ces années ?
J’ai passé des semaines à hésiter. Mon père ne disait rien mais je voyais bien qu’il avait peur que je parte moi aussi. Finalement, j’ai pris un train pour Marseille un samedi matin de juin.
La retrouver fut un choc. Elle avait changé : les cheveux courts, le visage marqué par les années et sans doute les regrets. Elle m’a accueillie dans un petit appartement du quartier du Panier.
— Tu as grandi…
— Oui.
Un silence gênant s’est installé entre nous.
— Pourquoi ? ai-je fini par demander, la gorge serrée.
Elle a baissé les yeux.
— J’étais jeune… J’avais peur… Je voulais fuir cette vie qui m’étouffait…
— Et moi ? Tu as pensé à moi ?
Elle a pleuré pour la première fois devant moi. Mais ses larmes ne suffisaient pas à effacer les années de vide.
Je suis repartie à Lyon le soir-même, le cœur lourd mais étrangement soulagée d’avoir enfin pu poser mes questions.
Aujourd’hui, j’ai vingt-six ans. Je vis toujours à Lyon, avec mon compagnon Thomas et notre petite fille Lucie. Parfois, je repense à cette phrase : « Prends l’enfant, fais ce que tu veux ». Elle me hante encore mais elle ne me définit plus.
Ai-je pardonné à ma mère ? Je ne sais pas. Peut-on vraiment pardonner l’impardonnable ? Ou faut-il simplement apprendre à vivre avec ses cicatrices ? Qu’en pensez-vous ?