« Pourquoi tu ne cuisines pas comme Claire ? » – Confession d’une épouse française à la table familiale

« Tu sais, Sophie, Claire a encore préparé un bœuf bourguignon maison hier soir. Même Paul n’en revenait pas ! »

La voix de François résonne dans la cuisine, tranchante comme un couteau sur une planche à découper. Je serre les dents, les mains plongées dans l’eau tiède, frottant une casserole qui n’a rien demandé à personne. Les mots me brûlent la gorge, mais je ravale ma colère. Encore une fois, il compare. Encore une fois, je ne suis pas assez.

Je me retourne lentement, essuyant mes mains sur mon vieux torchon. « Tu sais, François, Claire ne travaille pas. Elle a le temps de mijoter des plats pendant des heures. Moi, je rentre à 19h, lessivée par le boulot et les transports. »

Il hausse les épaules, l’air de celui qui ne veut pas comprendre. « Ce n’est pas une question de temps, c’est une question d’envie. »

Je sens mes yeux s’embuer. L’envie ? J’aimerais qu’il voie mes journées : les réunions interminables à la mairie de Lyon où je suis secrétaire, les dossiers qui s’empilent, la pression du chef, puis la course pour attraper le tramway et arriver à l’école avant que la gardienne ne ferme la grille sur notre fils, Lucas. Et le soir, il faudrait encore que je sois une chef étoilée ?

Le dîner est silencieux ce soir-là. Lucas picore ses pâtes au beurre, François feuillette son téléphone. Je me sens invisible, transparente comme l’eau du robinet. J’ai envie de crier : « Regardez-moi ! Je fais tout ce que je peux ! » Mais les mots restent coincés.

Le lendemain matin, en déposant Lucas à l’école, je croise Claire devant la boulangerie. Elle rayonne dans son manteau beige, un bébé endormi contre elle. « Tu viens au café des mamans ce midi ? » demande-t-elle avec un sourire sincère.

Je bafouille une excuse – trop de travail – mais au fond, je me sens minuscule. J’envie sa légèreté, sa disponibilité. Mais je sais aussi qu’elle n’a pas à jongler avec un patron odieux ou des horaires impossibles.

Le soir venu, François rentre plus tôt que d’habitude. Il pose un sac sur la table : « J’ai acheté du saumon frais. Tu pourrais essayer la recette de Claire ? Elle m’a dit que c’était facile… »

Je sens la colère monter comme une vague. « Tu veux que je cuisine comme Claire ? Très bien ! Demain soir, tu t’occupes de Lucas et du ménage, et moi je passerai deux heures en cuisine ! »

Il me regarde, surpris par mon ton. « Sophie… ce n’est pas ce que je voulais dire… »

Mais si, c’est exactement ce qu’il voulait dire. Je quitte la pièce avant que les larmes ne coulent.

Cette nuit-là, je dors mal. Je repense à ma mère qui travaillait elle aussi sans relâche et qui se faisait critiquer pour ses plats trop simples. Je me revois petite fille, admirant ses efforts et détestant mon père pour ses remarques blessantes.

Le lendemain matin, je décide d’agir. J’écris une lettre à François – incapable de lui parler sans pleurer – où je lui explique tout : ma fatigue, mon sentiment d’injustice, mon besoin d’être reconnue autrement qu’à travers mes casseroles.

Le soir venu, il lit ma lettre en silence. Puis il s’approche et me prend la main.

« Je suis désolé, Sophie. Je crois que j’ai été injuste avec toi… Je ne me rends pas compte de tout ce que tu fais pour nous. »

Je fonds en larmes dans ses bras. Pour la première fois depuis longtemps, je me sens comprise.

Quelques jours plus tard, François propose qu’on cuisine ensemble le week-end. Lucas nous rejoint avec son tablier trop grand et ses mains pleines de farine. On rit, on rate la sauce, mais on s’en fiche : on est ensemble.

À table, ce soir-là, il n’y a ni bœuf bourguignon ni saumon en croûte. Juste des crêpes un peu brûlées et beaucoup d’amour.

Parfois je me demande : pourquoi la société attend-elle encore des femmes qu’elles prouvent leur amour par la cuisine ? Et vous, avez-vous déjà ressenti cette pression autour de la table familiale ?