Pourquoi me détestes-tu, alors que je fais tout pour toi ? Ma vie dans l’ombre de ma belle-mère.
« Tu n’as même pas réussi à faire cuire les pommes de terre correctement, Camille ! » La voix de Monique résonne dans la cuisine, tranchante comme un couteau. Je serre les poings, les larmes me montent aux yeux, mais je me force à sourire. Julien, mon mari, baisse la tête, évitant mon regard. Il ne dit rien, comme toujours. Je me sens seule, terriblement seule, dans cette maison qui n’a jamais été la mienne.
Quand j’ai épousé Julien il y a trois ans, j’imaginais une vie simple, remplie d’amour et de petits bonheurs. Nous avions trouvé un petit appartement à Lyon, mais après la maladie de son père, Julien a insisté pour que nous emménagions chez sa mère, « juste le temps qu’elle se remette ». Trois ans plus tard, nous sommes toujours là, prisonniers de cette maison où chaque pièce porte la marque de Monique, chaque meuble, chaque rideau, chaque odeur. Je n’ai jamais eu le droit de changer quoi que ce soit, même pas la disposition des tasses dans le placard.
Au début, j’ai cru que Monique avait simplement du mal à accepter une nouvelle femme dans la vie de son fils. J’ai fait des efforts, j’ai cuisiné ses plats préférés, j’ai nettoyé la maison de fond en comble, j’ai même accepté de l’accompagner à ses rendez-vous médicaux. Mais rien n’y fait. Elle me regarde toujours avec ce même mépris, ce sourire en coin qui me fait sentir de trop, étrangère dans ma propre vie.
« Tu ne comprends rien à la vraie vie, Camille. Tu n’as jamais eu à te battre pour quoi que ce soit », me lance-t-elle un soir, alors que je débarrasse la table. Je voudrais lui répondre, lui dire que j’ai grandi sans père, que ma mère s’est tuée à la tâche pour que je fasse des études, que rien ne m’a jamais été donné. Mais à quoi bon ? Elle ne veut pas entendre. Elle ne veut pas voir.
Julien, lui, se réfugie dans le silence. Il travaille tard, rentre épuisé, s’enferme dans notre minuscule chambre dès qu’il le peut. Parfois, il me prend la main, me dit qu’il m’aime, qu’il comprend, mais il ne fait rien pour me défendre. Je lui en veux, mais je l’aime trop pour le lui reprocher. Je me dis que ça finira par s’arranger, que Monique finira par m’accepter. Mais chaque jour, l’espoir s’amenuise.
Un matin, alors que je prépare le petit-déjeuner, Monique entre dans la cuisine. Elle me regarde de haut en bas, puis soupire bruyamment. « Tu n’as toujours pas trouvé de travail ? Tu comptes rester à la maison toute ta vie ? » Je sens la colère monter, mais je ravale mes mots. J’ai envoyé des dizaines de CV, passé des entretiens, mais rien. « Ce n’est pas facile, Monique, tu sais bien que le marché du travail… » Elle m’interrompt d’un geste. « Des excuses, toujours des excuses. À ton âge, j’avais déjà deux enfants et un emploi à plein temps. »
Je me sens minuscule. J’ai envie de crier, de tout casser, mais je me contente de finir de tartiner les toasts. Julien arrive, embrasse sa mère sur la joue, puis me lance un regard gêné. Il ne dit rien. Encore une fois.
Les semaines passent, rythmées par les reproches et les silences. Je me surprends à éviter Monique, à sortir faire les courses juste pour respirer un peu. Parfois, je m’arrête sur un banc, je regarde les gens passer, je me demande comment ils font pour être heureux. Est-ce que je suis la seule à vivre ça ?
Un soir, alors que je rentre plus tard que d’habitude, j’entends Monique parler à Julien dans le salon. Je m’arrête, le cœur battant. « Tu vois bien qu’elle n’est pas faite pour toi, Julien. Elle ne sait rien faire, elle ne travaille pas, elle n’a aucune ambition. Tu mérites mieux. » Julien ne répond pas tout de suite. Je retiens mon souffle. « Maman, arrête. Camille fait de son mieux. » Sa voix est faible, presque inaudible. Monique éclate de rire. « Son mieux ? C’est ça, son mieux ? »
Je monte dans notre chambre, je m’effondre sur le lit. Les larmes coulent sans que je puisse les arrêter. Je me sens trahie, humiliée, épuisée. J’ai envie de partir, de tout quitter, mais où irais-je ? Ma mère vit à l’autre bout de la France, je n’ai pas d’amis ici. Je me sens piégée.
Le lendemain, je décide de parler à Julien. Je veux comprendre, je veux qu’il choisisse, qu’il me défende enfin. « Julien, je n’en peux plus. Ta mère me détruit, chaque jour un peu plus. Tu ne dis rien, tu ne fais rien. Est-ce que tu m’aimes encore ? » Il me regarde, les yeux pleins de tristesse. « Je t’aime, Camille, mais c’est compliqué. Elle est seule, elle n’a plus que moi… » Je secoue la tête. « Et moi, alors ? Tu ne vois pas que je souffre ? » Il baisse les yeux. « Je suis désolé. »
Je passe la journée à tourner en rond, à ressasser cette conversation. Je me demande si l’amour suffit, si le sacrifice de soi a un sens quand il n’est jamais reconnu. Le soir, je croise Monique dans le couloir. Elle me lance un regard froid. « Tu comptes rester longtemps encore ? » Je la fixe, pour la première fois sans baisser les yeux. « Je ne sais pas, Monique. Peut-être que je devrais partir. » Elle hausse les épaules. « Fais comme tu veux. »
Je passe la nuit à réfléchir. Je pense à ma mère, à tout ce qu’elle a enduré pour moi. Je pense à la petite fille que j’étais, pleine de rêves et d’espoir. Où est-elle passée, cette fille ?
Le lendemain matin, je fais ma valise. Julien me regarde, perdu. « Tu t’en vas ? » Je hoche la tête. « Je ne peux plus, Julien. Je t’aime, mais je ne peux plus vivre comme ça. » Il ne dit rien. Il me laisse partir.
Je marche dans la rue, la valise à la main, le cœur lourd mais étrangement léger. Pour la première fois depuis longtemps, je me sens libre. Je ne sais pas ce que l’avenir me réserve, mais je sais que je ne veux plus vivre dans l’ombre de quelqu’un d’autre.
Est-ce qu’on peut vraiment être heureux si on doit s’effacer pour les autres ? Est-ce que le bonheur, ce n’est pas d’abord de se respecter soi-même ? Qu’en pensez-vous ?