Pourquoi ma fille me reproche-t-elle de ne pas lui donner d’argent ?

« Tu ne comprends donc pas, maman ? Chez les parents de Paul, ils n’ont jamais à se soucier de la fin du mois ! » La voix d’Élise résonne encore dans ma tête, tranchante comme une lame. Je serre la tasse de café entre mes mains tremblantes, assise à la table de la cuisine, le regard perdu sur les rideaux fleuris qui n’ont pas changé depuis vingt ans.

Je suis Madeleine, soixante-huit ans, retraitée depuis trois ans. Mon appartement à Lyon est modeste, mais il a vu grandir mes deux enfants, entendu leurs rires et leurs pleurs. Aujourd’hui, il n’y a plus que le tic-tac de l’horloge et parfois, les éclats de voix au téléphone.

Élise, ma fille unique, est mariée depuis cinq ans avec Paul. Ils vivent dans une belle maison à Sainte-Foy-lès-Lyon, offerte en partie par les parents de Paul. Depuis quelques mois, elle me reproche de ne pas l’aider financièrement comme eux. Elle ne comprend pas que ma pension ne me permet pas de faire plus.

« Tu pourrais au moins m’aider pour les courses ou pour les enfants… Tu sais bien que la vie est chère ! » Elle soupire, exaspérée, alors que je tente d’expliquer : « Ma chérie, tu sais que je fais ce que je peux… Je n’ai pas les moyens des parents de Paul. »

Mais rien n’y fait. Elle me regarde avec ce mélange d’incompréhension et de déception qui me transperce le cœur. J’ai l’impression d’être jugée, d’être une mauvaise mère parce que je ne peux pas offrir plus.

Le soir, seule dans mon salon, je repense à notre conversation. Je me demande où j’ai échoué. Est-ce ma faute si je n’ai pas pu économiser davantage ? Si mon mari est parti trop tôt, me laissant seule avec deux enfants à élever ? J’ai travaillé toute ma vie comme secrétaire dans une petite entreprise du quartier Monplaisir. Les fins de mois étaient souvent difficiles, mais j’ai toujours veillé à ce qu’Élise et son frère aient tout ce dont ils avaient besoin.

Je me souviens d’un hiver particulièrement rude. Élise voulait absolument des bottes à la mode. J’ai économisé sou par sou pour lui offrir ce cadeau à Noël. Elle avait sauté dans mes bras en pleurant de joie. Où est passée cette gratitude ?

Aujourd’hui, elle ne voit que ce que je ne peux pas lui donner. Elle compare sans cesse avec ses beaux-parents : « Eux, ils gardent les enfants tous les week-ends, ils paient les vacances à la mer… »

Je n’ose pas lui dire que parfois, je saute un repas pour pouvoir acheter un petit cadeau à mes petits-enfants. Que je compte chaque euro avant d’aller au marché. Que la solitude pèse plus lourd que le manque d’argent.

Un dimanche, elle débarque sans prévenir avec les enfants. Les petits courent partout dans l’appartement. Je prépare un gâteau au yaourt avec eux pendant qu’Élise s’installe sur le canapé, téléphone à la main.

« Tu sais maman, Paul pense aussi que tu pourrais faire un effort… »

Je sens la colère monter. « Un effort ? Tu crois que je ne fais pas d’efforts ? Tu crois que c’est facile pour moi de te dire non ? »

Elle lève les yeux au ciel : « Tu dramatises toujours tout… »

Les mots restent coincés dans ma gorge. Je voudrais lui crier que j’ai tout sacrifié pour elle, que je l’aime plus que tout, mais que je ne peux pas donner ce que je n’ai pas.

Après leur départ, je m’effondre en larmes sur le lit défait des enfants. Je repense à ma propre mère, qui n’avait rien non plus mais qui m’a appris la dignité et le courage.

Le lendemain matin, je reçois un message d’Élise : « Désolée pour hier… Je suis fatiguée. » Je sens la distance dans ses mots. Je voudrais lui répondre que moi aussi je suis fatiguée – fatiguée de devoir me justifier, fatiguée d’être comparée.

Au marché, Madame Dubois me demande pourquoi j’ai l’air si triste. Je souris faiblement : « Les enfants… Ce n’est jamais simple. » Elle hoche la tête : « On donne tout et ce n’est jamais assez… »

Les jours passent et le silence s’installe entre Élise et moi. Je tente de l’appeler mais elle répond à peine. Je me sens inutile, transparente.

Un soir d’automne, alors que la pluie tambourine contre les vitres, je décide d’écrire une lettre à Élise. Je lui raconte mes peurs, mes regrets, mon amour inconditionnel. Je lui explique ce qu’est la vie avec une petite retraite, la honte parfois de ne pas pouvoir offrir plus.

Je glisse la lettre dans une enveloppe et la poste le lendemain matin. Les jours suivants sont interminables.

Puis un samedi matin, Élise frappe à ma porte avec les enfants. Elle me serre fort dans ses bras : « Pardon maman… Je n’avais pas compris… »

Nous pleurons ensemble dans la cuisine. Les enfants rient dans le salon sans comprendre ce qui se joue entre leur mère et leur grand-mère.

Depuis ce jour-là, notre relation a changé. Élise ne me demande plus d’argent mais du temps – des moments partagés avec ses enfants, des souvenirs à construire ensemble.

Parfois je me demande : pourquoi l’argent a-t-il autant de pouvoir sur nos liens familiaux ? Est-ce qu’on oublie trop vite tout ce qu’une mère a déjà donné ? Qu’en pensez-vous ?