« Oui, c’est moi qui ai demandé le divorce » : Le cri du cœur de Léa à sa fille Aurélie

« Tu ne peux pas me faire ça, maman ! » La voix d’Aurélie résonne dans la cuisine, tranchante comme un couteau. Je serre la poignée du torchon, mes mains tremblent. Je regarde ma fille, ses yeux pleins d’incompréhension, et je sens la colère monter en moi, mêlée à une tristesse profonde.

« Tu crois que c’est facile pour moi ? » Ma voix se brise. « Tu crois que j’ai pris cette décision sur un coup de tête ? »

Aurélie détourne le regard, croise les bras. Elle ne comprend pas. Personne ne comprend jamais les femmes comme moi, celles qui ont tout donné, tout sacrifié. Quarante ans à m’occuper de François, à préparer ses repas, à laver ses chemises, à sourire quand il rentrait tard du travail sans un mot pour moi. Quarante ans à mettre mes envies de côté, à m’oublier pour que la maison tourne rond.

Je me souviens encore du premier jour où j’ai rencontré François. C’était à la fête du village, à Saint-Étienne. Il avait ce sourire charmeur, cette assurance qui me faisait rêver d’un avenir simple et heureux. On s’est mariés jeunes, trop jeunes peut-être. J’ai quitté mon travail de secrétaire pour élever Aurélie et son frère Julien. À l’époque, c’était normal. Les femmes restaient à la maison, les hommes ramenaient l’argent. Mais aujourd’hui ? Aujourd’hui, je suis fatiguée.

Depuis que les enfants sont partis, la maison est devenue une prison silencieuse. François s’installe devant la télé dès qu’il rentre. Il attend que je lui serve son assiette, il râle si le pain n’est pas frais ou si le linge n’est pas repassé à son goût. Il ne fait jamais les courses. Il ne sait même pas où sont rangées les casseroles. Et moi ? Je me sens invisible.

Un soir, alors que je débarrassais la table seule encore une fois, j’ai senti une boule dans ma gorge. J’ai regardé mes mains abîmées par les années de vaisselle et de ménage. J’ai pensé : « Est-ce que c’est ça, ma vie ? Est-ce que je vais finir mes jours à servir un homme qui ne me voit même plus ? »

J’ai commencé à en parler à mon amie Monique au club de lecture. Elle m’a dit : « Léa, tu as le droit d’exister pour toi-même. » Ces mots ont résonné en moi comme une révélation. J’ai commencé à rêver d’autre chose : voyager, reprendre la peinture, marcher seule sur la plage sans avoir à demander la permission.

Mais le plus dur restait à faire : affronter Aurélie. Elle a toujours idolâtré son père. Pour elle, notre famille était un modèle. Elle ne voit pas les petits sacrifices quotidiens qui m’ont usée à petit feu.

« Maman, tu vas te retrouver seule ! À ton âge… »

Je la coupe : « À mon âge, j’ai encore le droit d’être heureuse ! »

Elle secoue la tête, les larmes aux yeux. « Et papa ? Tu y as pensé ? »

Bien sûr que j’y ai pensé. Mais François ne changera jamais. Je lui ai parlé mille fois : « Tu pourrais m’aider un peu ? » Il haussait les épaules ou me lançait ce regard moqueur : « Tu fais ça mieux que moi ! »

Un matin de janvier, j’ai pris mon courage à deux mains. J’ai attendu qu’il finisse son café et je lui ai dit : « François, je veux divorcer. » Il a éclaté de rire. Il croyait à une blague. Puis il a vu que je ne plaisantais pas.

Les semaines suivantes ont été un enfer. Les voisins chuchotaient dans mon dos au marché : « Tu as vu Léa ? Elle quitte François ! À son âge… » Ma sœur m’a appelée : « Tu es folle ! Pense à ta retraite ! » Même Julien m’a envoyé un message sec : « Maman, tu fais n’importe quoi. »

Mais je tenais bon. J’ai trouvé un petit appartement près du centre-ville. J’ai trié mes affaires en pleurant sur chaque souvenir : les dessins d’enfants d’Aurélie collés sur le frigo, la vieille nappe brodée offerte par ma belle-mère… J’ai tout rangé dans des cartons avec l’impression de trahir ma propre histoire.

Le jour du déménagement, Aurélie est venue m’aider malgré tout. Elle a passé la matinée sans dire un mot, le visage fermé. En rangeant mes livres dans une caisse, elle a trouvé mon vieux carnet de poèmes.

« Tu écrivais ? »

J’ai hoché la tête timidement.

Elle a feuilleté quelques pages puis m’a regardée autrement, comme si elle découvrait une inconnue.

« Pourquoi tu ne m’as jamais parlé de tout ça ? »

Je n’ai pas su quoi répondre. Peut-être parce que j’avais oublié qui j’étais vraiment.

Aujourd’hui, cela fait six mois que je vis seule. Les débuts ont été difficiles : le silence me pesait parfois plus que l’indifférence de François. Mais peu à peu, j’ai appris à savourer ma liberté retrouvée. J’ai repris la peinture avec Monique ; nous exposons nos toiles dans une petite galerie locale. Je vais au cinéma seule sans avoir à demander l’avis de personne.

Aurélie vient me voir chaque dimanche. Elle commence à comprendre mon choix même si elle ne l’accepte pas encore totalement.

Parfois je me demande : combien sommes-nous en France à vivre dans l’ombre de nos maris ? Combien de femmes attendent toute une vie avant d’oser dire stop ? Est-ce égoïste de vouloir exister pour soi-même après avoir tant donné aux autres ?

Et vous, qu’auriez-vous fait à ma place ?