Mon père veut revenir : le retour de l’absent

« Tu ne peux pas faire ça, papa. Pas après tout ce temps. » Ma voix tremble, mais je refuse de baisser les yeux. Il est là, devant moi, dans mon salon, avec sa valise élimée posée à ses pieds, comme s’il revenait d’un long voyage dont il n’a jamais pris la peine de m’envoyer une carte postale.

Je m’appelle Camille. J’ai trente ans, un petit appartement à Lyon, une vie simple mais stable, et surtout, une mère qui a tout sacrifié pour moi. Mon père, Jean-Luc, est parti quand j’avais six ans. Je me souviens encore du claquement sec de la porte d’entrée, du silence lourd qui a suivi, et des bras de ma mère, Hélène, qui m’ont serrée si fort que j’ai cru qu’elle voulait me recoller les morceaux du cœur.

« Camille, je sais que c’est difficile à comprendre… » commence-t-il, mais je l’interromps d’un geste. « Non. Ce qui est difficile à comprendre, c’est pourquoi tu reviens maintenant. »

Il baisse la tête. Je vois ses cheveux gris, ses mains abîmées. Il a vieilli, c’est indéniable. Mais moi aussi. Et j’ai appris à vivre sans lui.

Après son départ, ma mère n’a jamais voulu refaire sa vie. Elle disait que j’étais suffisante, que l’amour d’un enfant valait tous les hommes du monde. Mais je voyais bien ses yeux fatigués le soir, sa solitude qu’elle cachait derrière des sourires forcés et des tartines de confiture maison.

À l’école primaire, j’enviais les autres enfants qui parlaient de leur papa : « Mon père m’a appris à faire du vélo », « Mon père m’emmène au foot ». Moi, je disais que mon père travaillait loin, très loin. C’était plus facile que d’avouer qu’il ne voulait plus de moi.

Les années ont passé. J’ai grandi avec cette absence comme une ombre silencieuse. Ma mère a tout fait pour que je ne manque de rien : elle travaillait comme infirmière de nuit à l’hôpital Édouard-Herriot et s’endormait parfois sur la table du petit-déjeuner. Je lui en voulais parfois d’être si fatiguée, puis je culpabilisais aussitôt.

À dix-huit ans, j’ai quitté la maison pour mes études de lettres modernes à l’université Lyon 2. Ma mère m’a serrée dans ses bras en me glissant un billet de cinquante euros dans la poche : « Pour t’acheter des livres ou un bon dîner ». J’ai pleuré dans le train en pensant à tout ce qu’elle avait sacrifié.

Et puis aujourd’hui, alors que je croyais avoir tourné la page, mon père réapparaît. Il dit qu’il n’a plus personne, qu’il est malade et qu’il a besoin d’aide. Il veut s’installer chez moi « le temps de se remettre sur pied ».

Je me sens prise au piège entre deux loyautés impossibles : celle envers ma mère qui a tout donné, et celle envers ce père qui n’a rien fait sinon partir.

Le soir même, j’appelle ma mère. Sa voix est douce mais inquiète :
— Tu fais ce que tu veux, ma chérie. Mais n’oublie pas ce que tu vaux.
— Maman… tu ne m’en veux pas si je l’aide ?
— Je t’en voudrais seulement si tu t’oublies toi-même.

Je raccroche en pleurant. Comment choisir ?

Les jours suivants sont un enfer. Mon père s’installe dans le salon ; il laisse traîner ses affaires partout. Il essaie maladroitement de renouer :
— Tu te souviens quand on allait au parc de la Tête d’Or ?
— J’avais six ans…
Il se tait. Je sens sa honte mais aussi son attente désespérée.

Un soir, il me raconte sa version :
— Ta mère et moi… on ne s’entendait plus. J’étais lâche. J’ai fui parce que j’avais peur de ne pas être à la hauteur.
Je serre les poings sous la table.
— Et moi ? Tu as pensé à moi ?
Il pleure. Pour la première fois depuis son retour, il pleure vraiment.

Les semaines passent. Je découvre un homme brisé par la vie mais aussi par ses propres choix. Il essaie de se racheter : il cuisine mal mais il cuisine ; il me demande comment s’est passée ma journée ; il me regarde avec une tendresse maladroite.

Mais chaque geste me rappelle l’enfant que j’étais, celle qui attendait devant la fenêtre le retour d’un père qui ne viendrait jamais.

Un dimanche matin, ma mère vient déjeuner chez moi. L’atmosphère est glaciale au début. Puis elle regarde Jean-Luc droit dans les yeux :
— Tu as fait souffrir Camille. Mais tu as encore le choix de ne pas la faire souffrir davantage.
Il hoche la tête sans répondre.

Après son départ, ma mère me prend la main :
— Tu n’es pas obligée de porter sa douleur en plus de la tienne.
Je fonds en larmes dans ses bras comme quand j’étais petite.

Aujourd’hui, je ne sais toujours pas si je peux pardonner à mon père. Mais je sais que je ne veux plus vivre dans le passé. Peut-on vraiment reconstruire quelque chose sur des ruines ? Ou faut-il accepter que certaines blessures ne guérissent jamais ?

Et vous… auriez-vous laissé entrer cet homme dans votre vie ?