Mon Fils, Sa Femme et l’Ombre du Passé
« Tu ne comprends jamais rien, Bastien ! » La voix d’Anne-Laure résonne encore dans le couloir, tranchante comme une lame. Je me fige sur le palier, mon panier de linge serré contre moi. Mon cœur bat trop fort. J’entends mon fils répondre, sa voix basse, éteinte : « Je fais de mon mieux, Anne-Laure… »
Je n’aurais pas dû écouter. Mais comment faire autrement ? Depuis qu’ils vivent sous notre toit, après la perte de leur appartement lors de la crise sanitaire, chaque porte claque comme une gifle. Je me sens étrangère dans ma propre maison, spectatrice d’un drame qui me ronge.
Bastien était un enfant lumineux. Il riait tout le temps, même quand son père – Dieu ait son âme – rentrait tard du travail, épuisé mais toujours prêt à jouer avec lui. Depuis son mariage avec Anne-Laure, quelque chose s’est brisé. Elle est belle, intelligente, ambitieuse. Mais elle a cette dureté dans le regard, cette façon de rabaisser Bastien pour un rien. Je l’ai vue, un soir, lui lancer : « Tu n’es qu’un rêveur. Tu ne feras jamais rien de ta vie si tu continues comme ça ! »
Je me suis retenue d’intervenir. On m’a toujours dit : « Ne te mêle pas des histoires de couple. » Mais comment rester silencieuse quand on voit son enfant souffrir ?
Un dimanche matin, alors que je préparais le café, Bastien est entré dans la cuisine. Il avait les yeux rougis. Je lui ai demandé doucement : « Ça va, mon chéri ? » Il a haussé les épaules. « Je suis fatigué, maman. »
J’ai voulu lui prendre la main, mais il s’est dérobé. « Laisse tomber… »
Ce jour-là, j’ai compris que je le perdais.
Le soir même, j’ai surpris une dispute plus violente que les autres. Anne-Laure hurlait : « Tu passes plus de temps avec ta mère qu’avec moi ! Tu veux retourner dans ses jupes ? »
Bastien a claqué la porte et s’est enfermé dans sa chambre d’enfant. J’ai attendu qu’Anne-Laure parte faire un tour pour frapper doucement à sa porte.
— Bastien… tu veux parler ?
Il n’a pas répondu tout de suite. Puis j’ai entendu un sanglot étouffé.
— Je ne sais plus quoi faire, maman… Elle me reproche tout. Même d’être proche de toi.
J’ai senti mes propres larmes monter.
— Tu sais que tu peux tout me dire…
Il a ouvert la porte à demi. Son visage était ravagé.
— Je crois qu’elle ne m’aime plus. Ou alors elle ne m’a jamais aimé…
Je l’ai serré dans mes bras comme quand il était petit. Mais je savais que je ne pouvais pas le protéger de tout.
Les semaines ont passé. Les tensions se sont aggravées. Anne-Laure a commencé à m’éviter, à me lancer des regards glacials lors des repas. Un soir, elle a lâché devant tout le monde : « Peut-être qu’on devrait partir d’ici. »
J’ai senti mon cœur se serrer. Bastien n’a rien dit.
Un jour, ma sœur Françoise est venue prendre le thé. Je lui ai confié mes angoisses.
— Marianne, tu dois parler à Anne-Laure directement. Peut-être qu’elle souffre aussi…
J’ai pris mon courage à deux mains et je l’ai invitée à marcher au parc de la Tête d’Or.
Au début, elle est restée fermée, distante.
— Je sais que tu ne m’aimes pas beaucoup, Marianne.
J’ai été prise au dépourvu.
— Ce n’est pas vrai… J’essaie juste de comprendre ce qui se passe entre vous deux.
Elle a baissé les yeux.
— Bastien n’a jamais coupé le cordon avec toi. J’ai l’impression d’être invisible à côté de vous…
Je me suis sentie coupable et en colère à la fois.
— Je ne veux pas te voler ton mari… Je veux juste qu’il soit heureux.
Elle a haussé les épaules.
— Peut-être que je ne suis pas faite pour ça… Pour la famille, pour l’amour…
J’ai vu une larme couler sur sa joue. Pour la première fois, j’ai compris qu’elle aussi portait ses blessures.
Après cette conversation, rien n’a vraiment changé. Mais j’ai essayé d’être moins présente, de laisser plus d’espace à leur couple.
Un soir d’automne, Bastien est venu me voir dans le salon.
— Maman… On va chercher un appartement. Il faut qu’on essaie de s’en sortir seuls.
J’ai souri tristement.
— Tu sais que tu seras toujours chez toi ici…
Il m’a embrassée sur le front.
Le jour de leur départ, j’ai ressenti un vide immense. J’ai pleuré longtemps dans la chambre vide de Bastien.
Aujourd’hui encore, je me demande : ai-je trop aimé mon fils ? Ou pas assez laissé la place à sa femme ? Est-ce que l’amour maternel peut devenir un fardeau ?
Et vous… jusqu’où iriez-vous pour protéger ceux que vous aimez ?