« Maman, voici ma fille » : Quand mon fils de seize ans est devenu père du jour au lendemain
— Maman, il faut que tu viennes… tout de suite.
La voix de Paul tremblait au téléphone. Il était vingt-deux heures passées, j’étais déjà en pyjama, fatiguée de ma journée à la pharmacie du quartier. Mais il y avait dans sa voix quelque chose d’inhabituel, un mélange de panique et de détermination. J’ai descendu les escaliers quatre à quatre, le cœur battant.
Quand j’ai ouvert la porte d’entrée, Paul était là, debout sur le paillasson, les yeux rougis. Dans ses bras, un minuscule paquet rose gigotait faiblement. J’ai cru que je rêvais.
— Maman… je te présente Camille. C’est… c’est ma fille.
Le silence s’est abattu sur le salon comme une chape de plomb. J’ai regardé Paul, puis le bébé, puis encore Paul. Mon fils, mon petit garçon, seize ans à peine, les joues encore rondes de l’enfance… père ?
— Paul… ce n’est pas possible…
Il a baissé les yeux. J’ai senti la colère monter, puis la peur, puis une tristesse immense. Je me suis assise lourdement sur le canapé.
— Explique-moi. Tout de suite.
Il s’est assis en face de moi, Camille toujours blottie contre lui. Il m’a raconté l’histoire à voix basse : Léa, une fille du lycée, enceinte depuis des mois sans que personne ne le sache. Les parents de Léa avaient décidé de l’envoyer chez une tante à Bordeaux pour « éviter les ragots ». Mais Léa avait laissé le bébé à Paul ce soir-là, incapable d’assumer.
— Je ne savais pas quoi faire… Je ne voulais pas te mentir…
J’ai senti mes certitudes s’effondrer. Moi qui croyais avoir tout fait pour éduquer mes enfants dans le dialogue et la confiance… Comment avais-je pu passer à côté de ça ?
Les jours suivants ont été un tourbillon. J’ai dû prévenir mon mari, François, qui travaillait de nuit comme chauffeur de bus. Sa réaction a été brutale :
— Il n’est qu’un gamin ! On ne va pas élever cet enfant !
Mais en voyant Camille, si fragile, si minuscule, il a fini par s’adoucir. Nous avons dû affronter les regards dans l’immeuble HLM de notre banlieue lyonnaise : les voisins qui chuchotaient sur notre passage, les collègues qui posaient des questions gênantes.
À l’école, Paul a été convoqué par le proviseur. On lui a proposé un aménagement d’horaires pour qu’il puisse continuer ses études tout en s’occupant de Camille. Mais il était épuisé, dépassé par la situation.
Un soir, alors que je berçais Camille pour l’endormir, Paul est venu s’asseoir à côté de moi.
— Maman… tu crois que je vais y arriver ?
J’ai senti mon cœur se serrer. Je n’avais pas la réponse. Moi-même, je doutais chaque jour.
Les disputes avec François se sont multipliées. Il m’accusait d’être trop laxiste, de « couver » Paul au lieu de le responsabiliser. Un soir, il a claqué la porte après une énième dispute.
— Tu veux jouer à la mère courage ? Très bien ! Mais moi je refuse d’être complice de cette mascarade !
Je me suis retrouvée seule avec Paul et Camille. Les nuits étaient courtes, les factures s’accumulaient. J’ai dû demander une aide sociale à la mairie ; la dame du CCAS m’a regardée avec pitié.
— Vous savez, madame Martin, ce genre de situation… ça arrive plus souvent qu’on ne croit.
Mais je me sentais seule au monde.
Un matin, alors que je déposais Camille chez la nourrice avant d’aller travailler, j’ai croisé Madame Dupuis, ma voisine du troisième étage.
— Alors, c’est vrai ce qu’on raconte ? Que votre fils a eu un bébé ?
J’ai senti mes joues brûler. J’aurais voulu disparaître.
— Oui… c’est vrai.
Elle a haussé les épaules.
— Vous savez… mon frère aussi est devenu père à dix-sept ans. Ce n’est pas la fin du monde.
Pour la première fois depuis des semaines, j’ai senti un peu de réconfort.
Avec le temps, une routine s’est installée. Paul a appris à changer les couches, à préparer les biberons. Il a repris goût aux études grâce à un professeur bienveillant qui l’a encouragé à ne pas abandonner.
Mais tout n’était pas réglé pour autant. Léa n’a plus donné signe de vie pendant des mois. Un jour pourtant, elle est revenue frapper à notre porte. Elle voulait voir Camille.
Paul était furieux.
— Tu crois que tu peux revenir comme ça ? Après tout ce temps ?
Léa a fondu en larmes.
— Je n’y arrivais pas… Mes parents m’ont forcée à partir… Je voulais juste voir ma fille…
J’ai pris Léa dans mes bras. J’ai compris sa détresse ; elle aussi n’était qu’une enfant perdue dans un monde trop grand pour elle.
Nous avons décidé d’organiser une rencontre régulière entre Léa et Camille. Petit à petit, une forme d’équilibre fragile s’est installée.
Aujourd’hui encore, il y a des jours où je doute. Où je me demande si j’ai fait les bons choix. Mais quand je vois Paul sourire à sa fille ou quand j’entends Camille rire aux éclats dans le salon… je me dis que la vie est faite d’imprévus et qu’il faut savoir les accueillir avec courage et amour.
Est-ce que j’aurais pu agir autrement ? Est-ce que la société française est prête à soutenir vraiment ces jeunes parents ? Et vous… qu’auriez-vous fait à ma place ?