« Maman, pourquoi tu ne peux pas donner plus ? » – Confession d’une institutrice retraitée face à la honte de sa fille

« Tu comprends rien, maman ! Pourquoi tu ne peux pas donner plus, comme les autres ? »

La voix de Camille résonne encore dans ma tête, tranchante comme une lame. Nous étions dans la cuisine, un soir de novembre, la pluie battant contre les vitres. J’étais en train de préparer une soupe de légumes, comme chaque mercredi depuis des années. Camille venait de rentrer du lycée, son sac jeté dans l’entrée, le visage fermé. Je savais qu’elle était tendue, mais je ne m’attendais pas à cette explosion.

Je me suis figée, la louche suspendue au-dessus de la casserole. « Donner plus ? Mais… plus de quoi, ma chérie ? »

Elle a levé les yeux au ciel, exaspérée. « D’argent, maman ! De vêtements, de sorties, de tout ! Tu vois bien que je n’ai jamais rien de neuf. Les autres se moquent de moi parce que je n’ai pas le dernier téléphone, parce que mes chaussures sont usées… »

J’ai senti mes joues brûler. La honte. Pas la sienne, la mienne. J’ai pensé à ma pension d’institutrice, à ces années passées à enseigner dans une petite école de banlieue parisienne, à donner tout ce que j’avais aux enfants des autres. Et maintenant, je n’arrivais même pas à donner assez à la mienne.

« Camille… Tu sais bien que je fais ce que je peux. » Ma voix tremblait. « Je t’aime plus que tout, mais… »

Elle m’a coupée net : « L’amour, ça ne paye pas les baskets ! »

Le silence est tombé entre nous, lourd et glacial. J’ai entendu le tic-tac de l’horloge, le vent dehors. J’aurais voulu lui expliquer que l’argent ne tombe pas du ciel, que j’ai travaillé toute ma vie pour un salaire modeste, que la retraite ne suffit même pas à payer toutes les factures. Mais comment faire comprendre ça à une adolescente qui ne voit que les marques sur les vêtements des autres ?

Le lendemain matin, j’ai croisé Madame Lefèvre dans l’ascenseur. Elle m’a demandé comment allait Camille. J’ai souri poliment, mais j’ai vu dans ses yeux qu’elle savait. Sa fille à elle partait en voyage scolaire à Rome ; Camille avait refusé d’y aller parce que je n’avais pas pu payer l’acompte.

À l’école primaire où j’enseignais autrefois, j’avais vu tant d’enfants souffrir de la comparaison sociale. Je croyais naïvement que l’amour maternel suffisait à protéger ma fille de cette violence-là. Mais la société française est cruelle avec ceux qui ont peu.

Le week-end suivant, Camille est rentrée tard d’une soirée chez une amie. Je l’attendais dans le salon, incapable de dormir. Quand elle est entrée, elle a évité mon regard.

« Tu as passé une bonne soirée ? » ai-je demandé doucement.

Elle a haussé les épaules. « Bof… Tout le monde parlait de leurs vacances au ski. Moi je disais rien. »

J’ai voulu la prendre dans mes bras mais elle s’est éloignée. « Tu comprends pas… J’en ai marre d’être différente. »

Je me suis sentie impuissante, inutile. J’ai repensé à mon propre père, ouvrier à Saint-Étienne, qui ramenait parfois des restes du chantier pour nourrir la famille. Nous n’avions rien mais nous étions soudés. Aujourd’hui, tout semble se mesurer en euros et en apparences.

Quelques jours plus tard, j’ai surpris Camille en train de fouiller dans mon portefeuille. Elle a sursauté quand je suis entrée.

« Tu fais quoi ? »

Elle a baissé les yeux : « Rien… Je voulais juste… »

J’ai compris qu’elle cherchait de l’argent pour s’acheter quelque chose dont elle avait honte de me parler.

Ce soir-là, j’ai pleuré en silence dans ma chambre. J’ai pensé à toutes ces années où j’avais cru bien faire : les goûters faits maison, les livres offerts pour Noël au lieu des gadgets électroniques hors de prix… Et si j’avais échoué ? Si ma fille me détestait parce que je n’avais pas su lui offrir ce dont elle rêvait ?

Un dimanche matin, alors que nous prenions le petit-déjeuner en silence, Camille a murmuré : « Je suis désolée pour l’autre jour… »

Je lui ai pris la main : « Tu n’as pas à avoir honte de moi. Je fais ce que je peux avec ce que j’ai… »

Elle a hoché la tête sans me regarder.

Depuis ce jour-là, quelque chose s’est brisé entre nous. Elle parle moins, sort plus souvent. Parfois je l’entends pleurer dans sa chambre et je me sens coupable de ne pas pouvoir réparer ses blessures.

Je me demande souvent : est-ce vraiment l’argent qui fait le bonheur d’un enfant ? Est-ce que la société française pousse nos jeunes à croire que la valeur d’une mère se mesure à ce qu’elle peut acheter ?

Et vous, dites-moi : comment auriez-vous réagi face à cette phrase qui brise le cœur d’une mère ? L’amour suffit-il vraiment face au regard des autres ?